Rien que de folie qui, douce ou pas, impose l’internement. Impose
l’observation. Pour que tout l’inconnu s’enfuit dans le connu. Mais pour que
l’on oublie aussi, hélas, d’appeler un chat un chat. La science est là, c’est
sûr. Ainsi, par exemple, bien trop souvent le désespoir est appelé « mélancolie
» ou « dépression », et la révolte, nécessairement éparse en ces temps de grand
désarroi, porte le nom de « délire aigu ». Trop encore croient que l’on
construit dans la victoire ; et seulement dans la victoire. Jamais dans
l’abandon, jamais dans la défaite ou dans l’oubli. Inutile de se révolter,
inutile de pleurer. Inutile de prier même. Voilà, c’est dit, le débat est clos.
Force est pourtant de constater que nous avançons sans bien avoir le temps de
nous observer nous-mêmes et que l’autre n’a plus fonction que de nous faire
comprendre que l’on vit seul. Alors pourquoi ne pas s’en remettre,
exceptionnellement, au simple bon sens et laisser l’évidence de certaines vies
se déclarer par les pleurs ou la révolte ? Le médecin psychiatre de Cécile
déplore qu’elle n’ait pas, contre son avis, réintégrée à la suite d’une
autorisation de sortie, le service psychiatrique dans lequel on avait cru bon
de l’interner. Car, selon ce médecin, Cécile serait encore en vie. On peut
déplorer qu’il soit si facile aux médecins de confondre cause et effet : Cécile
avait peur. Elle avait peur d’y retourner, dans ce service, tout simplement.
Par les médicaments qu’on lui donnait elle avait perdu la possibilité d’avoir
des enfants ; par ces médicaments, ou d’autres, elle avait perdu le droit de
faire l’amour, aussi. Ces mêmes médicaments avec lesquels elle s’est donnée la
mort. De plus, l’enfermement, non voulu d’elle, et vécu chaque fois si
difficilement, était perçu comme une menace par ses fonctions vitales, par sa
capacité à imaginer l’avenir autrement que sous la dépendance totale des
médecins. Tout cela devait cesser. Selon elle. Quand, donc, la psychiatrie
comprendra-t-elle qu’elle ne peut rien résoudre, dans ces conditions et avec
ces méthodes, du drame existentiel qui la dépasse comme il nous dépasse tous,
et qui crée ses angoisses ? Sa raison de vivre n’est pas son savoir mais sa
détresse, son ignorance. Il est parfois regrettable qu’elle ne le sache pas. On
ne laisse pas souvent passer la légèreté en psychiatrie, et l’Homme n’est Homme
qu’en ce qu’il est adulte et volontaire. Que l’on permette un jour qu’il soit
possible de n’être rien. Cela comme une alternative à la contrainte, comme un
sauvetage aussi. La durée certaine du chemin à parcourir dans cette direction
permet d’être tranquille sur la valeur de cette observation. Et en dépit du
désarroi qu’à sans nul doute dû provoquer, au sein du service, la disparition
de Cécile, on voit tout le danger qu’il y eu dans l’obstination de ses médecins
à n’écouter qu’eux-mêmes. Car à la valeur soi disant irréductible qu’ils
accordent à la vie, persuadés qu’ils sont d’aimer comme il faut, ils
soustraient à celle-ci ce qui en est, pour beaucoup, le sens ultime : le
bonheur à tout prix, malgré tout. Et le désir aussi. Il faut donc réaffirmer le
droit à tous de librement parler de sa douleur, au moment de sa douleur ; il
faut réaffirmer le droit de s’effondrer, celui plus encore de pleurer, mais
aussi de hurler. Et cela sans qu’il soit trop systématiquement proposé un
placement en « observation », un « internement », appelé presque ironiquement «
moment de repos ». Tant il est vrai que le repos viendrait, assurément, surtout
du fait que la bêtise n’assassine plus crânement les gens.
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Article publiéNécessité de la valeur morale des soins
mercredi 4 août 2010, par :
Par Lionel Degouy
Quelque part en France, une amie, Cécile, a décidé hier, avant-hier, je ne sais
plus, de se donner la mort. La beauté déchirée, cette innocence aux yeux
pleinement ouverts devant l’horreur du temps et l’inutile douleur du monde, se
voit taxée de folie.
