Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche
Appel pour une relance du christianisme social, pour des communes théologiques

Accueil > Nécrologie de Jacques Maury

Article publié

Nécrologie de Jacques Maury

mercredi 29 avril 2020, par :

Jacques Maury vient de nous quitter à 99 ans d’âge. Un quasi centenaire ! C’est ce que la Bible appelle « être rassasié des jours. »

Une longévité de vie qui est signe de bénédiction. Dans son cas, ce signe n’était-il pas plutôt la marque de quelque chose d’autre ? Tant son parcours de vie paraissait comme un sillage riche de vies, riche surtout de tout ce qui ouvrait aux autres vies des pistes de « pleine vie » ! Une quête inlassable et chaleureuse de dignité, d’amour et de justice pour autrui. En amitié comme en paroisse, dans les associations comme au cœur des instances ecclésiastiques, en œcuménisme, en relations internationales, comme en théologie : Jacques Maury n’a été cette vie longue que pour et à cause de cela.
Une pleine vie
Les plus proches et les biographes de cet homme d’exception ont dit, et pourront encore dire, de choses bien plus informées, intéressantes, sans doute aussi plus variées. Mais ce trait de « pleine vie » ressemble à de la lumière, qui donne au parcours et aux engagements si nombreux de Jacques Maury un éclat particulier. Comme sur un vitrail. L’attention à l’autre, une manière d’être posée sur une confiance, constamment irriguée par elle.
C’est cette fresque que résume son destin. Que l’on me permette maintenant quelques souvenirs personnels.
Une histoire de cravate
En 1985, à l’occasion de renouvellement de nos passeports à l’ambassade du Zaïre à Paris, les autorités nous ont confisqué lesdits documents, à ma femme et à moi-même, au motif que j’apparaissais sur une vue portant une cravate. A l’époque, porter cet ornement était signe de dissidence envers le régime. Je ne l’avais pourtant pas fait par provocation. Vivant en France, la photo incriminée était celle de mon titre de séjour. J’étais sous pression, car je devais conduire un groupe œcuménique français au COE à Genève. J’ai donc sollicité l’aide de la Fédération protestante de France. Toute affaire cessante, Jaques Maury prit l’affaire à cœur avec bienveillance et intervint lui-même auprès des représentants du Zaïre. Malgré cela, le dossier traina pendant quatre ans dans les méandres politico-bureaucratiques à Paris comme à Kinshasa. Entre temps, il avait sollicité en notre faveur des responsables au ministère de l’intérieur en vue de l’obtention de titres de séjours de dix ans.
Le père de Lionel Jospin
Circulant un jour dans sa Deux Chevaux sur le Bd St Michel à Paris, Jacques Maury vit un homme âgé qui traversait malencontreusement la chaussée, en parlant tout seul comme quelqu’un sous l’emprise d’alcool. Il s’arrêta et l’aborda. Il l’invita à entrer dans sa voiture. Quelle ne fut pas sa surprise en découvrant que c’était le propre père de Lionel Jospin. Dépité par la détestation réciproque que son fils et Michel Rocard se vouaient, il soliloquait sans espoir et regrettait les dégâts que cette haine incestueuse causait aux socialistes en France. Le pasteur Maury lui promit de rencontrer les deux frères « ennemis » du PS français.
Au nom de la confiance
Le Conseil de l’Europe à Strasbourg avait initié entre 1997 et 2000 un projet dans la Région des Grands Lac en matière de justice transitionnelle suite au génocide et ses conséquences, notamment au Congo. Avec des amis, j’avais préparé un document visant à accroitre l’influence de la société civile après la chute de Mobutu, à laquelle les nouveaux maitres rwandais avaient puissamment contribué. J’en avais parlé à certains dirigeants du protestantisme français de l’époque. Parmi eux et en premier Jacques Maury, bien qu’il ne fût plus à la tête de la FPF. Son influence et son carnet d’adresses étaient importants.
Or, de son côté, Jean Carbonare, proche du pouvoir rwandais, agissait auprès de la FPF comme un lobbyiste bénévole en faveur de Kigali. Jacques Maury me recommanda et favorisa la rencontre entre Jean Carbonare et moi-même. Informé des relations rwandaises de Jean Carbonare, je restais méfiant et assez inconfortable pour ce rapprochement.
J’ai fini tout de même par convaincre J. Carbonare de la pertinence de ma démarche impliquant plus les activistes congolais puisqu’ils étaient incontestablement plus dynamiques que leurs homologues du Rwanda ou du Burundi. Cette orientation rencontra l’aval du Conseil de l’Europe. On y travailla étape par étape jusqu’à ce que les actions militaristes de Kigali sur le Congo devinrent répétitives et claires, et son interventionnisme dans la déstabilisation du Nord et du Sud Kivu indiscutable. Je mis fin alors à toute collaboration avec Jean Carbonare. Pierre Péan consacre des passages entiers de son sulfureux ouvrage Noires fureurs, blancs menteurs, Mille et une nuits, Paris, 2005, à la dénonciation des relations lobbyistes de Pierre Carbonare près des milieux protestants français.
Jacques Maury, qui avait compris ma position depuis longtemps, regrettait cependant l’évolution dangereuse de la situation dans la région des Grands lacs en Afrique centrale. Son optimisme généreux, son profond sens de justice, cette attention chevillée au corps pour les autres, faisaient que pour lui on n’avait pas le droit de refuser une seconde chance à la confiance.
Le fils du théologien barthien
La disparition de Jaques Maury symbolise également celle des témoins de la personne et de la pensée de Karl Barth en France. J’étais un jeune étudiant en théologie au Congo lorsqu’un professeur de dogmatique empêché me demanda d’assurer pour un mois un cours sur la personne et l’œuvre du Christ. Figurait dans la bibliographie La Prédestination de Pierre Maury, le père de Jaques. Cet opuscule traite du sort de l’humanité et de son salut. L’idée que Christ ait été à la fois l’élu et le reprouvé de Dieu, et de ce fait une sorte de métaphore ou d’analogie de notre condition réelle devant Dieu, me permit de comprendre ce que la tradition calviniste cherchait à témoigner par la prédestination. J’ai souvent parlé de cela à Jacques Maury. Notre amitié débordait ainsi les réalités que j’ai évoquées ci-dessus ; elle touchait ainsi cette part de la vie personnelle : l’ouverture et le consentement à la « pleine vie » en Christ. Gratuitement. Au nom d’une confiance.


Un message, un commentaire ?
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Qui êtes-vous ?
  • [Se connecter]

SPIP | | Plan du site | Crédits et contacts