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Appel pour une relance du christianisme social, pour des communes théologiques

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Article publié

Notre-Dame

Malaise dans la précipitation

vendredi 19 avril 2019, par :

Pourquoi ce sentiment de malaise face aux réactions des élites du pouvoir politique et économique à l’incendie de Notre-Dame ? A cette précipitation volontariste du président de la République à dire « nous reconstruirons », dans un délai peu réaliste de cinq ans ? A organiser immédiatement des réunions ? A voir les grandes fortunes du pays faire concurrence de générosité ? Article paru initialement le 19 avril sur Médiapart.

Pierre vivantes
Au fond, nous sommes toujours des croyants du premier siècle. L’histoire du peuple juif ancien est rythmée par des catastrophes – invasions, déportations, occupations, etc. – et des résurrections. Chaque moment est marqué par la destruction puis la reconstruction du temple. L’une est signe de la catastrophe, l’autre de la renaissance. Dans les Evangiles, le rabbi juif Jésus fait scandale – et cela sera retenu contre lui pendant son procès – pour avoir répondu aux bons croyants qui lui demandaient des miracles : « Détruisez ce temple, et en trois jours je le relèverai » (Jean 2, 19). Il tente de déplacer leur regard : il ne parle pas du temple de pierre, mais de sa vie, celle qu’il va perdre, avant de la relever trois jours plus tard au, matin de Pâques. Cet épisode est souvent compris de la sorte par les chrétiens : ce ne sont plus les pierres qui sont importantes, ce sont toutes les vies écrasées – par la misère économique, la violence politique, les dominations culturelles… - qui doivent être relevées. Les pierres vivantes avant les pierres de pierre.

Le malaise vient d’abord de là. Cette capacité des élites à être si généreuses pour les symboles matériels du passé quand le manque de moyens laisse dans la plus profonde difficulté des pierres vivantes : les personnes à la rue, les migrants sous les tentes, les personnels des hôpitaux, nos aînés dans les EPHAD, la jeunesse des quartiers populaires dans l’échec scolaire et le chômage… Ils sont finalement comme tous les croyants contents d’eux-mêmes dénoncés par les prophètes de l’Ancien testament comme par le Jésus du Nouveau. Ils sont généreux pour les offrandes au temple mais dans leurs activités de tous les jours, ils multiplient l’injustice : ils font des fortune à coup de licenciements et de délocalisations ; ils sont d’autant plus généreux de leurs fortunes qu’ils ont obtenu du pouvoir qu’elles ne soit plus écornées par l’impôt ; ils donnent de l’argent pour une flèche de cathédrale qui a brûlé quand cet argent est né d’une activité économique qui consume la planète à feux de moins en moins petit.

La catastrophe n’est pas d’abord l’événement d’un temple détruit ou d’une flèche qui s’effondre, mais la catastrophe quotidienne de la violence faite aux personnes et à la planète, fruit de l’injustice. Emmanuel Macron se prend pour Jésus quand il déclare sa rapidité à relever le temple. Mais il se trompe de temple.

Assumer la vulnérabilité
Le malaise tient encore à autre chose. La philosophe Judith Butler souligne la réaction du général Colin Powell au lendemain de la chute de la tour du World Trade Center le 11 septembre : « Nous ne devons pas nous précipiter pour satisfaire notre désir de vengeance ». Elle remarque cette déclaration comme un moment extraordinaire car il est demandé aux gens de rester avec un sentiment de deuil, de tristesse et de vulnérabilité. La vengeance – que ne tardera pas à chevaucher Georges Bush – est le moyen de se débarrasser de cette vulnérabilité en la transférant sur la personne qu’on attaque.

Pour Judith Butler, une politique entièrement différente émergerait si une communauté pouvait apprendre à vivre ses pertes et sa vulnérabilité. Elle aurait davantage conscience de ses liens avec les autres, elle saurait à quelle point elle est fondamentalement dépendante de ses rapports avec les autres.

Cette précipitation à vouloir reconstruire, à sortir le chéquier, à donner un calendrier, à faire des réunions provoque le malaise non seulement parce qu’elle ne respecte pas le temps du deuil. Mais encore parce qu’à la manière de la riposte immédiate de Georges Bush, cette précipitation participe à empêcher l’émergence d’une société qui apprenne à vivre avec ses deuils et ses pertes : celle de l’identité française toujours changeante, de nos modes de vie et de notre modèle économique que nous devons abandonner pour faire face à la crise climatique, celle des anciens modèles familiaux, etc.

Ces élites politiques et économiques ne veulent pas de l’émergence de cette société du deuil, des pertes et de la vulnérabilité assumées car ce serait prendre conscience des liens qui nous unissent les uns aux autres. Or pour eux, les autres ne sont fondamentalement que variables d’ajustement, personnels surnuméraires, facteurs de production. Objets qu’on manipule et non personnes avec qui on se lie. Les pierres précieuses avant les pierres vivantes.

Une cathédrale mutilée, comme hier un messie crucifié, il y a urgence à ne pas nous débarrasser de notre vulnérabilité.


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