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Appel pour une relance du christianisme social, pour des communes théologiques

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Article publié

Journée du 20 octobre 2018

" Le sens de la peine "

La peine selon Hérode

mercredi 20 mars 2019, par :

La peine de mort a suscité et suscite encore des passions contradictoires, comme on a pu le voir à la suite de vagues d’attentats qu’a connus la France. La peine tout court, la peine carcérale, celle notamment que l’on purge durant des nombreuses années ou à perpétuité, ne soulèvent que peu de réactions dans l’opinion. En Europe du Sud, l’administration pénitencière, les structures carcérales [les conditions de détention, traitement des détenus, etc.] ont été souvent épinglées par les organismes de surveillance des lieux de privation de liberté. A la différence de ce qui est pratiqué dans les pays nordiques en la matière. Là-bas, l’idée même de la peine semble relever d’une anthropologie qui n’est pas tout fait partagée en France.

Interroger la peine judicaire
Pourquoi de tout temps et partout, les sociétés humaines recourent-elles aux sanctions envers leurs « fautifs » ? Peut-on interroger cette institution, cette tradition, sans que soit mis en cause le sens social même de la justice et faire comme si une société pouvait se passer de la Loi, vivre et s’organiser sans elle1 ?
La peine et l’emprisonnement sont également dans la Bible. Les diverses situations où il en est question laissent rarement indifférent. Le code deutéronomique, dans le Pentateuque, donne une classification des peines face aux infractions qui pourraient se commettre au sein du peuple de l’Alliance. A la manière des rabbins de son époque, Jésus s’est montré, dans l’Evangile de Matthieu en particulier, comme l’expression de la justice de Dieu ; radicalisant l’évocation des conséquences de certaines attitudes face un combat contre l’hypocrisie. 2 A tel endroit, ses avertissements sont d’une sévérité qui choque, tant la la description des conséquences pour la vie et le bonheur de l’acteur lui-même parait disproportionnée au regard de l’acte commis3 !
Curieusement, dans le reste du Nouveau-Testament, on ne voit pas les disciples du Christ défendre avec la même vigueur, avec la même rigueur, une pénalisation des conduites coupables. Ils donnent plutôt l’impression d’avoir pris acte du fait que les sociétés auxquelles ils s’adressaient n’étaient pas aussi travaillées qu’en Israël par la question de ce qu’il faut faire ou pas faire, à savoir les conduites et les pratiques régies par l’observation stricte de la Loi. Et quand bien même les actes incriminés étaient commis dans ces proto-églises de ce temps, ce sont plutôt l’exhortation et l’admonestation qui ont largement le dessus, en lieu et place d’une casuistique intraitable. Ce recul dans l’application de la peine, juste ou injuste, apparait au seuil des chapitres 7-8 de l’Evangile de Jean, dans l’affaire de la « femme adultère ». Entre ceux qui aiment la Loi plus qu’ils n’aiment leur prochain et ceux qui sont victime de sa sévérité, Jésus pose c’est vrai un discernement systématique en faveur des plus fragiles. Face à ce qui est « punissable », les Actes des Apôtres et les Epitres semblent avoir une démarche assez analogue.
Ce possible écart entre le positionnement du Jésus matthéen et, d’autre part, de Luc et Jean face à la peine suggèrerait aussi la différence des lieux dans lesquels s’enracinent la réflexion et des perspectives théologiques qui en découlent. Si le Jésus de Matthieu ne semble pas contester « peines » et « sanctions » [ou auto-sanctions], mais qu’il les réévalue plutôt sur un critère existentiel exigent, c’est bien parce que s’adressant à Israël, se situant lui-même comme un nouveau Moïse, qui il relit la loi selon la volonté du législateur (Calvin) : à savoir comme bonne nouvelle d’invitation à la justice comme esprit du don. En revanche, pour les disciples et l’Eglise naissante, c’est un peu l’inverse, du moins selon ce que les situations nous laissent deviner. C’est plutôt sur eux que s’exercent harcèlements, diffamations infamantes, et comme le décrit Les Actes, une persécution judiciaire sans relâche. Les disciples sont devenus des habitués des prétoires, régulièrement confrontés aux vindictes populaires, accusés de prosélytisme ou de troubles à l’ordre public ! Le livre des Actes des Apôtres témoignent de cette situation presque jusqu’à la caricature4.
Un passage de ce livre va maintenant guider notre intérêt concernant « sanction » et « peine » grâce à un récit captivant. Brillamment écrit dans le pur style [et genre] du Dr. Luc, auteur du 3è Evangile et des Actes 5 , ce livre n’est pourtant pas à prendre à la lettre quant aux faits relatés, bien que Luc ait été un intellectuel habile parmi ceux de sa génération .

Actes 12, 1-17 : Un récit fabuleux
Que nous apprend ce texte ?
1 A cette époque-là, le roi Hérode entreprit de mettre à mal certains membres de l’Eglise. 2Il supprima par le glaive Jacques, le frère de Jean. 3Et, quand il eut constaté la satisfaction des Juifs, il fit procéder à une nouvelle arrestation, celle de Pierre – c’était les jours des pains sans levain. 4L’ayant fait appréhender, il le mit en prison et le confia à la garde de quatre escouades de quatre soldats ; il se proposait de le citer devant le peuple après la fête de la Pâque. 5Pierre était donc en prison, mais la prière ardente de l’Eglise montait sans relâche vers Dieu à son intention.
6Hérode allait le faire comparaître. Cette nuit-là, Pierre dormait entre deux soldats, maintenu par deux chaînes, et des gardes étaient en faction devant la porte. 7Mais, tout à coup, l’ange du Seigneur surgit, et le local fut inondé de lumière. L’ange réveilla Pierre en lui frappant le côté : « Lève-toi vite ! » lui dit-il. Les chaînes se détachèrent des mains de Pierre. 8Et l’ange de poursuivre : « Mets ta ceinture et lace tes sandales ! » Ce qu’il fit. L’ange ajouta : « Passe ton manteau et suis-moi ! » 9Pierre sortit à sa suite ; il ne se rendait pas compte que l’intervention de l’ange était réelle, mais croyait avoir une vision. 10Ils passèrent ainsi un premier poste de garde, puis un second, et arrivèrent à la porte de fer qui donnait sur la ville : elle s’ouvrit toute seule devant eux. Une fois dehors, ils allèrent au bout de la rue et soudain l’ange quitta Pierre, 11qui reprit alors ses esprits : « Cette fois, se dit-il, je comprends : c’est vrai que le Seigneur a envoyé son ange et m’a fait échapper aux mains d’Hérode et à toute l’attente du peuple des Juifs. » 12Il se repéra et gagna la maison de Marie, la mère de Jean surnommé Marc : il y avait là une assez nombreuse assistance en prière. 13Quand il frappa au battant du portail, une jeune servante vint répondre, qui s’appelait Rhodè. 14Elle reconnut la voix de Pierre et, du coup, dans sa joie, elle n’ouvrit pas le portail, mais rentra en courant pour annoncer que Pierre était là, devant le portail. 15« Tu es folle », lui dit-on. Mais elle n’en démordait pas. « Alors, c’est son ange », dirent-ils. 16Pierre cependant continuait à frapper. Ils ouvrirent enfin : c’était lui ; ils n’en revenaient pas. 17De la main il leur fit signe de se taire, leur raconta comment le Seigneur l’avait fait sortir de prison et conclut : « Allez l’annoncer à Jacques et aux frères. » Puis il s’en alla et se mit en route pour une autre destination.

Récit fascinant, nous n’allons pas chercher en à faire une étude savante ni scruter le sens possible de tous ses détails. Un seul questionnement nous retient : comment ce récit parle-t-il de la « peine » ? De quelle manière la « peine » dont il est question se trouve-t-elle, elle-même, paradoxalement, mis en cause ?
Sur la forme, nous l’avons mentionné, le récit est un échantillon de ce que Luc, narrateur talentueux, sait faire. Ce que relate l’auteur comporte en surimpression des temps de comparutions, de jugements, de lynchages, etc., qui étayent le propos général de Luc dans le livre des Actes des Apôtres. Situations de menaces ou de périls : les voilà racontées en fonction de leur possible dénouement, par la faveur du « merveilleux ». Par une sorte de puissance narrative de ce « merveilleux ». Ce phénomène est ce que je propose de regarder comme l’interventionnisme de Dieu. Or, ce merveilleux ne semble pas être neutre. Il est là pour susciter de l’émerveillement. Les auteurs païens pratiquaient cette procédure littéraire. Luc fait la même chose et met ses narrations au service de son projet éditorial. C’est en racontant ces « merveilles » dans les vicissitudes de l’histoire et les tumultes des vies humaines que l’on repositionne le regard sur ce qui compte. Vient l’émerveillement. Un émerveillement missionnaire. L’interventionnisme de Dieu dans des situations sans issue, pour les causes désespérées, qui rouvre l’avenir face à la souffrance ou au tragique.
Que décrit Luc de l’enferment dans Actes 12, 1-17 ? Que peut-on dire de l’interventionnisme de Dieu dans cette narration, du moins par ce que l’auteur suggère ? Les séquences du récit sont là et nous guident.
En introduction de ce qu’Hérode-Antipas veut faire, il y a un fait troublant du simple point de vue judiciaire. Pierre n’a rien commis comme infraction notée, imputable, dont il devait répondre. C’est le succès de la mise à mort de Jacques [fils de Zébédée, frère de Jean, précise le texte] auprès des Juifs, qui incite Hérode à passer Pierre par l’épée. Pour cela, il le fait incarcérer. Très arbitrairement. Puisque cela plaît aux Juifs, cela plait aussi à Antipas ! Nous sommes, dès l’entrée du récit, dans une forme de populisme féroce. Un acte d’autoritarisme gratuit. Extérieur à toute considération de droit, cette machination va cependant s’accoutrer d’un cadre judiciaire fictif ! Il n’y a eu ni jugement, ni délibération, ni décision formellement prononcée de peine. Que se passe-t-il là ? Un plan de mise à mort, que l’on qualifierait aujourd’hui d’exécution extrajudiciaire, obéissant à d’obscurs caprices. A moins qu’il y ait eu un calcul politique, sachant les rapports sulfureux entre cette dynastie usurpatrice et le peuple dont il est ici question. Les Juifs n’aiment-ils pas les mises à mort ? Ces scènes spectaculaires macabres, dont les païens, les Romains en premier, étaient friands ?
Pierre est mis en prison. Il est placé entre deux gardes. Puisque ses vêtements et autres affaires personnelles ne lui sont pas confisqués, ce qu’on devait bientôt le sortir de là. Pour être…exécuté. Toutefois, on est dans le contexte de Pâque, la chose attend. Le spectacle promis par Hérode est simplement reporté, mais il aura lieu. On peut compter sur Hérode.
La cavale...
L’interventionnisme de Dieu, le merveilleux dont nous avons parlé, va changer la donne. Spectaculairement. Le récit prend les allures d’un roman policier. Pierre n’est pas seulement en prison, mais dans une sorte de prison dans la prison, dans un coin à part de l’isolement garantissant une sécurité maximum.
Un ange de Dieu prend possession du lieu. Le coin est sombre, naturellement. Luc s’est-il souvenu des récits de la résurrection du Seigneur ? Soudain, c’est la lumière. Elle inonde ce cachot, irradie les deux surveillants, qui sont comme foudroyés !
La scène ressemble à la libération d’un otage. Tout va vite. Avant cela, le contraste est saisissant entre Pierre et l’ange. Pierre est sans initiative, ne serait-ce que pour crier : c’est injuste ! Le messager de Dieu, lui, agit avec détermination, avec précision, comme sur ordre et selon une feuille de route. Jusque-là écrasé par l’angoisse de ce qu’il attend, tétanisé, l’apôtre parait prostré. Et maintenant le voici absent comme un mort. On aurait dit même comme Adam. Puisque l’envoyé du Ciel doit lui frapper le côté, avant l’advenue de l’inattendu. Joignant le geste à la parole, en l’occurrence une injonction : « lève-toi ». L’ange prononce un ordre performatif ! « Lève-toi » et non pas « Ne crains pas » plus habituel dans les Ecritures. Se lever est un verbe emblématique ; il appartient au langage employé métaphoriquement par le Nouveau Testament pour dire, comme résurrection, l’événement de Pâques. Les chaînes qui bloquent les membres de l’Apôtre tombent, mieux que les bandelettes qui enserraient le corps de Lazare7 !
Contrairement à une prédiction que Jésus, selon Jean 21, lui aurait faite un jour8, c’est Pierre qui se ceint lui-même. Une autonomie enfin retrouvée ! Il n’a plus cette allure misérable de quelqu’un qui a presque perdu toute sa dignité. Sandales aux pieds, manteau sur le corps, l’apôtre ressemble désormais à quelqu’un ! Mais, il doit encore obéir à un autre appel : « suis-moi ». Mais ce que Pierre entend pourrait tout aussi bien se traduire par : « à présent, tu es mon acolyte… ! » Tu n’es pas le joué de l’intimidation et de la résignation. Tu es désormais justiciable d’un justicier incomparable, le Seigneur de vérité, le Dieu de justice.
La vitesse avec laquelle tout se déroule en dit long du goût de Luc pour les mises en scène, mais aussi pour ce que, dans son récit, Pierre va vivre et découvrir. Peut-être que cette mise à mort attendue, mais qui rate, n’est que le signe d’une fatalité renversée, d’un arbitraire démasqué. La sortie de la geôle est loin d’être aussi simple qu’il ne parait. Les suspens qui s’enchainent sont là pour nous le suggérer. Le premier poste des gardes, puis le deuxième : ce n’est pas encore le ouf. Il faut que la grosse porte métallique enfin lâche. Tout est si irréel que l’on peut en effet être étourdi. Tarzan c’est dans les rêves d’enfants quand l’impasse envoûte l’imaginaire. Que symboliseraient ces obstacles accumulés ? Pour ceux qui connaissent l’univers carcéral, on a là, non pas des ingrédients d’un film d’évasion, mais toute la réalité de la détention. Des murs épais tels des murailles, des portes et des mobiliers toujours massifs, faits pour durer mille ans, cette sensation d’une puissance indépassable, l’évidence de l’écrasement. Avoir enfin cet incroyable derrière soi est quelque dont on peut rêver. Quand cela se réalise, ce qui a été vécu jusque-là restera toujours difficile à raconter.
A leur sortie, certains anciens prisonniers se contentent de dire sobrement : j’ai accompli « ma peine ». Dans ce que Luc relate de l’ « évasion » de Pierre, les dernières séquences de cette narration montrent plutôt comment l’apôtre lui s’en sort, avant même enfin de sortir de là. A vrai dire, il ne s’en sort pas. Il est sorti. Libéré de l’enferment, de la mort programmée ; il ne s’évade pas. Il est exfiltré, il est escorté de là par un autre que lui-même11. Ce qui arrive à Pierre est esquissé comme une sorte de duplicata à peine flouté de ce qui était arrivé au Christ. La lourde porte du pénitencier, on le voit, n’est pas le seul indice. « Les pains sans levain… », « avant Pâque… », « un ange », « la lumière », etc. sont d’autres marques patentes d’une source narrative bien connue des auditeurs de Luc. Où se trouvent actuellement les amis de Pierre ?
Ils sont ensemble en prière, unis par des obsécrations ardentes, en faveur de leur leader et ami. Bientôt ils traitent une fillette de « folle », puisqu’elle leur annonce : « Pierre est là, derrière la portail ». En cavale, Pierre décidément ne semble pas être au bout de ses peines. Encore une porte. Celle de la geôle, Dieu en a disposé par un acte de délivrance ; mais ce portail, derrière lequel se trouve l’assemblée des frères, c’est à eux de l’ouvrir, c’est à eux de prolonger par l’accueil fraternel le geste secourable de Dieu déjà accompli. Cela ressemble à ce que nous appelons aujourd’hui l’insertion. Les choses ne vont pas vite. A cette apparition furtive de Pierre, succède presque illico sa disparition, qui rappelle là aussi, les récits évangéliques concernant Jésus, trois jours après sa mise au tombeau.
Un non-lieu radical
Puisque nous parlons de la peine de mort à laquelle Pierre a échappé, il faut, même brièvement, rendre compte de celle dont Jésus a été victime. Il faut donc éclairer ce drame-là, si l’on veut ré-interroger toute visée pénale.
Dans Les Actes, souvent les témoins qui comparaissent devant les tribunaux ou qui improvisent une prédication dans les synagogues ou chez les particuliers reviennent à la crucifixion de leur Seigneur. Dès lors, cette mise à mort apparait comme ce dont les disciples s’efforcent désormais de rendre compte pour être fidèles à ce que Jésus leur avait demandé : « Vous serez mes témoins ». Rendre compte d’une peine injuste, précédée d’une instruction bâclée et d’arrangements indignes de toute vraie justice. Rendre compte d’un procès expéditif infligé à un innocent. Le procès indu et sa sanction ignoble se retourne contre lui-même comme un appel sans cesse renouvelé de sa révision ! La peine infligée réclame sa révision. Réfléchir sur toute autre peine, sur sa nécessité et ses mécanismes, trouve là son fondement. C’est ce que l’on voit en ce qui concerne le cas de Jésus, de la peine qu’il subit.
A partir de ce moment, n’est-ce pas que l’annonce de la résurrection pourrait se comprendre également comme un acte de « non-lieu » prononcé par Dieu pour la réhabilitation du Juste ? Le témoignage rendu au Ressuscité se reçoit ainsi comme une récusation d’un arrêt judiciaire, une décision de pénalisation scandaleuse et tragique. Une requête d’invalidation. La réclamation d’un « non-lieu » visant une peine de pleine injustice. Ce n’est pas de la rétribution qu’il s’agit là, mais de la réhabilitation, un acte de relèvement d’une victime pour enfin une vraie justice. Cette réhabilitation est ce que Daniel Marguerat appelle l’ « exaltation » du Christ. Réfléchir sur la sanction apposée à Jésus exige dès lors une prise de distance avec toute théologie pénale, sous sa forme courante de théologie sacrificielle ou en faveur de celle qui plaide pour la « satisfaction vicaire. »
Questions ouvertes
Les remarques qui précèdent ne devraient pas être comprises comme une récusation désinvolte de la peine. Toutes les peines en effet ne sont pas toujours selon Hérode. Le récit de Luc dans Actes 12, 1-17 nous sollicite sur cette curieuse incarcération de Pierre, qui n’est pas préventive, mais un simple couloir de la mort. Nous ne reviendrons pas sur la motivation qui a conduit Antipas à cette mesure de pleine injustice.
Notons plutôt que cette opération de descente de l’ange de Dieu est loin d’être un simple sauvetage d’un innocent. Elle a une valeur de protestation. C’est donc à la lumière de cette « protestation » qu’il faut aussi lire le récit. Une protestation face un mal. Face à son injustice et son humiliation intrinsèque. Cette « protestation » promet et apporte la réhabilitation de la victime, libérée de toute auto-justification. L’attitude de Pierre est fort éloquente. Aucune contestation ; aucune plainte ; aucune revendication auto-justificative ! Pierre est tout simplement passif. Face au malheur, il faudrait toujours dissocier ce qui est de la résignation et du consentement. Dietrich Bonhoeffer ne disait-il pas : « Dans la souffrance, la libération qui consiste à pourvoir passer sa cause de ses mains à celles de Dieu ». Il était lui-même en ce moment-là dans un pénitencier, attendant son exécution.
On peut constater que le récit de Luc oriente vers plusieurs questionnements, dont ceux-ci : Qui prononce la peine ? Que sanctionne cette peine ? Quelle justice pourrait justifier cette peine ?
On définit la « peine » comme une sanction d’un comportement incriminé. On précise cette affirmation par cette autre formule de teneur philosophique ou morale : la peine c’est « un mal qu’on subit pour un mal que l’on a fait. » L’assertion résonne juste. Elle résume parfaitement ce que l’on appelle la « rétribution ». Hugo Grotius, un éminent philosophe de la fin du 16ème siècle, a donné les fondements classiques à ces théories du droit politique, très en vogue aux 16ème et 17ème siècles. Derrière la rétribution, se décline la « réparation ». C’est dans cette longue tradition que les trois questions qui précèdent ont trouvé, d’une façon ou d’une autre, des bases de beaucoup des réponses, encore valables aujourd’hui en droit et en philosophie pénale. La problématique de la Loi et de la justice borne quand elle le sujet. La « peine » se distingue de la vengeance. De notre temps, Paul Ricœur y est revenu avec insistance. N’importe qui ne peut dire la Loi ni se substituer elle. Il y a un justicier et un justiciable. C’est par rapport à ce qu’autorise la Loi ou ce qu’elle interdit que la peine est prononcée. La rétribution, thème cher à H. Grotius, est confiée à une personne autorisée, qui fait autorité15.
Mais la « peine » est bel et bien une punition, elle est un châtiment. Même prononcée dans ce contexte légal et légitime, la peine est loin d’être extirpée de tout relent de vengeance. Elle garde en elle cette ambiguïté originaire. Et la sagesse populaire l’exprime à sa façon quand elle se désole devant « la justice des hommes »…
S’il n’est pas possible de résumer les arguments et les positionnements modernes qu’ont permis les études de Michel Foucault 16, on pourrait tout de même mesurer l’ampleur du sujet grâce ces quelques balbutiements.
Nous venons au monde, pourrait-on dire, avec un sens « inné » de ce que devrait être la « Justice ». L’enfant de quatre ou cinq ans sait déjà réclamer sa « justice », dans une fratrie ou à l’école. Sentencieusement, souvent d’ailleurs avec véhémence, il sait dire : « Ce n’est pas juste » ! Même devenu adulte, cette « protestation » ne le quittera guère aux jours de l’adversité, qu’il croira n’avoir jamais mérité. La réaction est tellement humaine…Elle est le lieu de la plainte existentielle, parfois désespérée et accusatoire : « Qu’ai-je fait au Bon Dieu pour mériter cela ? » ; sous-entendu, pour subir sort ?
Ce cri pourtant ne traduit souvent que l’élan naturel de l’auto justification. Ce cri, semblable à celui de Job, reste fermé et tourné sur lui-même. Dans sa peine, Job parie en revanche sur une justice que l’on ne saurait s’octroyer soi-même. Une justice éloignée de tout système méritoire. « Je sais, moi, que mon Rédempteur est vivant », [Job 19, 25]. Ce n’est pas du tout une « consolation » au sens commun du terme, mais une « protestation », qui compte sur l’intervention de Dieu, qui est l’épiphanie de l’inespéré. C’est bien cela qu’il convient de pointer dans le dénouement de ce que relate Luc au chapitre 12 des Actes. Pierre, avons-nous vu, a dû guérir, s’en sortir, avant de sortir des griffes d’Hérode Antipas !
Et la justice restauratrice ?
La peine vise à réparer les torts ; mais comment une pénalisation [l’action d’infliger un une punition, c’est-à-dire un nouveau mal], comment donc un mal pourrait-il réparer un autre mal ? Ce n’est pas cette aporie qui nous interpelle. Toutes les théodicées s’y sont cassées les dents. Toutefois, la peine ne vise pas seulement à faire justice à la partie lésée, mais également à honorer la Loi. Cependant, comment accroitre la lucidité en particulier devant la prolifération du désir de justice, tel qu’il s’exprime par les procédures de judiciarisation si promptes de notre temps ? La recherche d’une « victime » à punir ne renvoie-t-elle pas au système vicaire du Haut Moyen-Age, au bouc émissaire, à propos duquel Renée Girard nous a si bien avertis ?
Comment juridiquement qualifier le mal, c’est-à-dire l’infraction, pour être à peu près sûr que la pénalisation cache un « bien », une justice, qu’elle est censée apporter ? Est-ce faire preuve d’un angélisme un peu niais que de poser ces questions ?
Peut-on imaginer à la « réparation » une portée plus grande, plus ouverte aussi ? Est-il possible qu’elle soit plus large et inclusive, garantissant le respect de la Loi, bénéficiant aussi bien à la partie lésée qu’au criminel ou au délinquant lui-même ?
Dans les prisons françaises, nous rencontrons des personnes déjà pénalisées par les inégalités et des nombreuses exclusions sociales [en l’occurrence, leur incrimination est ce que l’on appelle la « double peine »]. Certes, la prise en compte d’une certaine équité reste entière, devant la responsabilité des actes commis. Nous rencontrons aussi parmi les inculpés ceux qui ne font pas nécessairement du déni sur leur condition et sur leur culpabilité. Il y a enfin des petits condamnés multirécidivistes, qui regardent leur peine avec quelque sérénité. Certes, sur cette diversité de situations, le droit pénal évolue de manière réelle et positive, heureusement. L’abolition même de la peine capitale confirme ces mutations. Cependant, malgré ces avancées, un vrai bloc concentre l’ambiguïté et le mal de la pénalisation : c’est l’expérience de l’humiliation. Il n’y a qu’à penser au phénomène rémanent de la surpopulation carcérale. Tout cela rend aléatoires les efforts d’humanisation et de la réinsertion. Avec également des effets défavorables pour la reconstruction de soi.
La prise en compte des vertus de la « Justice restauratrice » pourrait-elle être de quelque secours face à un système carcéral fondé sur une culture de la « réparation » et de la « rédemption », qui s’adosse à l’humiliation ? Or, cette préoccupation est généralement confiée à l’administration. Par ce temps de crise, elle reste fonction des nécessités budgétaires et soumises aux angoisses sécuritaires.
La population carcérale étant majoritairement composée d’immigrés, d’étrangers, des personnes issues des milieux sociaux difficiles, à leur peine s’additionnent ainsi d’autres injustices. L’expérience de cette condition alourdit la perception de la sanction et le sentiment d’une pénalisation supplémentaire inavouable, mais qui est là. Le chantier de la réinsertion est ainsi brouillé. Tant il est vrai que les fonds de l’Etat sont d’abord alloués aux priorités plus nobles. La crise des prisons gardera encore longtemps le visage d’un mal enraciné. Les détenus deviennent des oubliés de la justice, alors même que l’humanisation de leur condition ne cesse de figurer parmi des bonnes intentions. L’aspiration à une « justice » au cœur de la réalité pénale reste un enjeu de lutte.
On peut rester longtemps devant une porte, immobilisé de l’extérieur comme Pierre, chez ceux-là même qui intercèdent pour notre bien. Dans notre contexte laïcité, cette analogie ne pourrait être évidemment que métaphorique.


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