Si l’on veut caractériser le
mouvement du christianisme social, on peut dire, sans que cela soit un jugement
sur d’autres mouvements chrétiens, que sa particularité est de prendre au
sérieux l’état du monde tel qu’il se donne dans toutes ses dimensions,
sociales, économiques, politiques et que cette prise au sérieux détermine une
manière de dire et manifester l’Evangile. Dire et manifester l’Evangile
c’est-à-dire annoncer la Seigneurie du Christ sur ce monde et manifester la
présence de son Royaume dans ce monde.
Ceci peut se décliner en
trois axes :
Le premier, celui de la
lucidité : Si le Christ est la Lumière du monde et si
nous en sommes les témoins éclairés, c’est à un effort de lucidité,
c’est-à-dire de vérité que nous devons nous attacher.
Dans un monde, où le
mensonge est érigé en art de gouverner, où la duplicité est utilisée pour
manipuler l’opinion, le camouflage pour encourager la consommation, un
christianisme social, un christianisme intégral et, pourquoi pas le dire, un
christianisme politique, c’est-à-dire un christianisme qui non seulement prend
en compte la conversion personnelle, le combat intérieur, mais aussi la
modification des rapports sociaux, mais encore la transformation des
institutions qui régissent la vie commune et les luttes pour la justice qui en
découlent, le christianisme doit d’abord être un outil, un instrument, pour
exercer une exégèse rigoureuse des réalités ; une exégèse exigeante,
affiliée à aucune idéologie, mais à l’écoute de toutes les analyses pour, dans
un discernement libre et affranchi sans cesse guidé par la fidélité à celui qui
a dit « Je suis la Vérité », décrypter cette figure du monde
en train de passer, et en proclamer les erreurs, les impasses, les asphyxies,
les éboulements à venir et y insuffler les vraies raisons d’espérer.
Car, et c’est le deuxième
axe, dans ce monde masqué, innombrables sont les comportements
d’évitement : anesthésie des consciences, illusions trompeuses sans cesse
ramenées à grands frais, reflexes de fuites sur des arches sécurisées,
improbables et mortelles, replis identitaires frelatés, autant d’espoirs
frauduleux déversés sur le marché des peurs en quête d’assurances tous risques
chargés d’endormir la déprime. C’est ainsi que se multiplient les propos
aliénants, les religiosités séculières promptes à solliciter des sacrifices
pour des lendemains chantants, toujours annoncés et promis mais jamais
accomplis. Au cœur de ce monde il convient donc, et c’est aux témoins du Christ
de l’assumer, par delà les masques et les peurs, par delà les faux espoirs
préfabriqués, il convient de ne pas délaisser l’espérance,
cette vertu qui avec la Foi, c’est-à-dire le regard lucide sur le réel, propose
cette dynamique renouvelée au cœur d’un monde étouffé.
Ce deuxième axe de
l’affirmation chrétienne, espérer, consiste à vivre la conviction fervente, que
par delà les éboulements, les étouffements, les ensevelissements qui se
profilent à nos horizons, l’Avenir est ouvert. Un avenir non seulement promis
mais déjà réalisé, incarné, en cours de pleine révélation, celui du Royaume de
paix, de justice et d’abondance. C’est à ce prix que des imaginaires
déverrouillés, délivrés de leurs peurs peuvent être de véritables forces de
renouveau, de véritables sources d’accomplissement.
La crise que nous
traversons, comme une mer de roseaux instable et marécageuse, comme un désert
aride et inquiétant est le chemin, certainement salutaire, pour une terre
nouvelle que ceux qui l’habitent peuvent espérer. La tâche des chrétiens, notre
tâche est de maintenir coute que coute cette flamme, cette espérance.
Le troisième axe est celui
de la Fraternité.
Dans ce monde où le
« sauve qui peut » égoïste devient la norme, la fraternité
est l’injonction majeure qui nous est adressée pour passer le gué.
Dans un monde où
l’émancipation des opprimés de toutes sortes s’est souvent traduite en course
effrénée pour des sauvetages individuels, étriqués et éphémères, toujours
conquis d’ailleurs au détriment d’autres, souvent relégués ou assignés dans un
statut de perdants, la fraternité est le socle qui humanise la lucidité et
qui charge de tendresse l’espérance.
La fraternité oubliée par
nos institutions, qu’elles soient politiques, économiques ou parfois même
ecclésiastiques, est ce terreau par lequel se construit un avenir commun parce
qu’une origine commune est affirmée, attestée et confessée. En tout cas c’est
ce que disent nos Crédos. Alors, parce que tous frères et sœurs, il nous faut
nous accueillir et nous réconcilier, nous unifier.
La lucidité ne peut plus
nous faire peur et l’espérance nous ranime. Quoi qu’il arrive, quelle que soit
la dureté des chemins et des lendemains, nous sommes assurés de pouvoir tracer
ensemble les sillons d’une terre promise déjà acquise.
Sur ce chemin que nous avons
à parcourir, chrétiens et non chrétiens, croyants et non croyants, il
appartient aux chrétiens, et en particulier à ceux que nous voulons être,
animateurs d’un mouvement qui s’adresse à tout homme, à tout être humain sans
distinction aucune, il appartient aux chrétiens d’être les témoins de Celui
dont nous portons le nom - le Christ, Seigneur et serviteur, réelle présence
dans l’histoire - de ce Royaume fraternel, paisible et juste.
Le Christ ne nous demande
pas grand-chose ; en fait deux choses :
« Cherchez d’abord
le Royaume de Dieu et sa justice » et puis aussi « faites
ceci en mémoire de moi » en parlant de la Cène partagée : une
lutte une contemplation, un combat une célébration.
C’est sur ce point que je
voudrais terminer, dans la continuité avec les pères de l’Eglise- Ambroise de
Milan, Jean Chrysostome - et aussi de nos pères dans la foi Protestante -
Calvin, Tommy Fallot, Wilfred Monod et Dietrich Bonhoeffer - il nous faut
savoir que là où la lutte s’appauvrit, le combat s’étiole et là où la lutte
s’affadit, la contemplation s’aveugle.
La liturgie qui nous
rassemble - service public, c’est-à-dire action collective du peuple, notre
universel sacerdoce - la liturgie qui résiste aux enfermements que les pouvoirs
lui imposent - pouvoirs qui en affirmant une laïcité frileuse veulent se
dédouaner à bon marché de la sacralisation cachée de leurs valeurs : le
marché, la croissance, la frontière, l’identité -
la liturgie est la source de
toutes les justes subversions, de toutes les véritables insurrections mais
aussi de toutes les résurrections pour que dès maintenant les signes du Royaume
continuent d’irriguer une création promise à la joie parfaite et imprenable de
tous ceux et de toutes celles qui l’ont habité, l’habitent et l’habiteront
demain.
Cette liturgie ne s’arrête
pas aux portes de nos églises et de nos temples, elle est ce ferment qui
transfigure toute culture elle nous envoie sans cesse pour pratiquer la
justice, renverser les puissants, donner le Pain et la Parole aux pauvres,
glorifier les humbles.
Elle est notre
« Capital », notre petit livre rouge, notre feuille de route. Elle
est l’ordre du Christ qui fidèlement nous tient par la main et nous garde
C’est ainsi que l’Eglise, à
son image, sera, toute entière, diaconie au service de la Création.
Pasteur Jean-Pierre RIVE
