Voici un texte pour rouvrir
celui de l’appel à relancer le christianisme social et découdre ce qui s’était
suturé temporairement, un peu trop facilement sans doute aussi, autour de cet
appel… Ce nouveau texte entend donc ouvrir la série, à venir, de tous ces
autres textes possiblement fragmentaires et parcellaires qui suivront et
viendront entretenir la discussion autour de l’appel et du même coup participer
à la définition et à la constitution de ce qui est en train de se jouer autour
de cet appel à faire proliférer les communes théologiques.
Précisément c’est bien
l’objet de cet appel, présent dans son titre (« Appel pour une relance du
Christianisme Social, pour des ‘communes théologiques’ »), dans le corps
du texte et dans sa phase conclusive qui pose problème ("Quiconque se reconnaissant dans le Christianisme Social"). Et c’est sur cette
difficulté que j’aimerais m’arrêter.
Ce qui se dit dans le texte
La proposition n’est pas
venue inopinément par une quelconque lubie ou obsession de celle qui l’a faite,
elle découle d’abord d’un problème grammatical. Je me propose donc de rentrer
quelque peu dans les arcanes de l’écriture de cet appel. Car ce texte
supplémentaire est un nouvel appel, à ce que des « quiconque se
reconnaissant du christianisme social » produisent par le jeu du
commentaire d’autres morceaux de textes, comme autant de voix qui
commenceraient à faire chœur avec leurs cacophonies et leurs fausses notes bien
évidemment. L’idée c’est en effet que les textes et la grammaire font des
choses et participent de la définition du collectif de ces
« quiconque ».
Car c’est bien dans la
grammaire et dans la langue que s’est dit ce qui me semble être un problème
constitutif du collectif qui se dessinait autour de la rédaction de
l’appel : Qui parle ? Qui appelle ? Et plus loin qui en est et
qui n’en est pas ? Qui est donc appelé à compter dans cette relance du
christianisme social ?
C’est au détour de deux
phrases que le problème s’est trouvé posé incidemment, autour du passage
grammaticalement problématique du « nous » au « se », d’un
sujet qui s’énonce à la troisième personne du pluriel à un autre qui se dit à
l’impersonnel. Évidemment les citations qui suivent ne sont plus celles dont le
lecteur a connaissance en lisant l’appel tel qu’il a été rendu public, mais
qu’importe, c’est dans l’épaisseur des textes et de leurs strates antérieures
que s’étaye le collectif… :
« Si
nousvoulons prendre des positions, nousvoulons aussi prendre le
temps de la conversation et de l’échange entre nous, semettre
d’accord sur nosaccords mais aussi nosdésaccords. » (je
souligne)
Premier moment où la langue
ripe. Premier étonnement de ma part. Et première résolution sur un mode
mineur : il y a là une simple erreur grammaticale sauf que… ça recommence
immédiatement après :
« Nousréfléchissons à une rencontre nationale annuelle,
l’utilisation de l’outil internet pour serendre visible,
l’intervention dans les débats politiques, sociaux et théologiques. » (je
souligne)
À la seconde occurrence de
la même erreur le doute s’insinue : et si la grammaire nous indiquait un
problème qu’elle ne peut pas nommer mais simplement désigner en creux, dans les
failles des textes que nous écrivons ? Que nous dit ce « nous »
qui juge opportun à certains moments de s’énoncer à l’impersonnel ?
Communautés, communes
Proposition a été faite et
est réitérée ici de considérer que ce jeu dit l’absence de recouvrement du
« nous » et du « se », les insuffisances d’un
« nous » entendu dans sa définition limitative et exclusive (les
quelques uns qui se sont retrouvés autour du texte) et l’invitation qui est
faite, l’adresse que l’appel porte alors encore en germe : que ce ne
soient pas « eux » qui « nous » rejoignent mais que le
collectif qui se noue autour de la relance du christianisme social soit un
collectif qui ne soit pas défini par avance une fois pour toutes.
L’idée s’étoffe. Se clarifie
et s’explicite ce que le texte ne disait pas encore mais qu’il dit maintenant
bien plus clairement : que notre communauté se définisse d’abord par le
manque plutôt que par le plein, qu’elle ne se définisse pas parce qu’elle a en
propre. La formulation s’appuie ici sur les propositions faites par Roberto
Esposito dans son livre Communitas. Origine et destin de la communauté
(2000 pour la traduction française) et sur son analyse de l’ambivalence
étymologique du cum-munus que l’ont tend trop souvent à comprendre de
manière erronée comme un cum unus (la communauté qui se définit en
propre, comme unité) alors que c’est d’abord un cum munus (une
communauté qui se définit par sa dette). J’aimerais d’ailleurs souligner que
son analyse se poursuit si mes souvenirs sont bons (car en cet instant précis
je ne retrouve évidemment pas son livre, égaré ou prêté quelque part où
j’espère qu’il ne sommeille pas trop !) en convoquant comme exemple la
communauté qui s’organise autour de la personne de Jésus et de son sacrifice.
Il y a là une première piste, à suivre...
Cette acception de la
communauté n’est pas sans faire écho à ce que d’autres (le comité invisible)
ailleurs (dans L’insurrection qui vient, La Fabrique, 2007) appellent
commune :
« La commune, c’est
ce qui se passe quand des êtres se trouvent, s’entendent et décident de
cheminer ensemble. La commune, c’est peut-être ce qui se décide au moment où il
serait d’usage de se séparer. C’est la joie de la rencontre qui survit à son
étouffement de rigueur. C’est ce qui fait qu’on se dit ‘nous’, et que c’est un
événement » (p. 89).
Je me souviens de cette
phrase énoncée il y a plusieurs années par l’un de ceux qui participe
aujourd’hui de la relance du christianisme social : « J’attends un
événement » me disait-il. Et je me souviens également de mon
bouillonnement et de ma perplexité : quel est cet événement qu’on
attend ? Davantage, est-il possible d’attendre un événement ? Là
encore, quelle est cette grammaire de l’événement ? Et j’aimerais proposer
qu’à l’occasion d’échanges ultérieurs ici ou là puisse être posée cette
question de l’événement, puissent être discutées des acceptions et des
ontologies différentes, possiblement contradictoires, de l’événement. Car
l’appel à se constituer en communes engage évidemment une certaine acception de
l’événement. Mais c’est une deuxième piste, à suivre...
Vers la
prolifération de communes théologiques ?
Évidemment la proposition
faite par l’ouvrage précédemment cité de « se constituer en communes ne se
décline pas dans ses versions théologiques. Les grandes institutions citées
auxquelles il est proposé de substituer ce mode d’organisation en communes sont
« la famille, l’école, le syndicat, le club sportif, etc. » (p.
90).
Pourtant la proposition
faite par Roberto Esposito et son arrimage explicite sur les communautés qui se
sont montées autour de la personne de Jésus nous invitent à relire certains de
ses miracles et surtout sa manière de s’adresser aux gens sans s’en tenir aux
places auxquelles la société les assignent (à commencer par les prostituées)
comme autant de façon d’autoriser ces personnes à se dire autrement que par
leurs défauts. Il y a là un travail de subjectivation et de désassignation qui
n’est pas sans faire écho à celui que le montage en communes et en communautés
engage.
Finalement, la dernière
question (de cette première série) que pose le texte de l’appel c’est celle du
sujet du texte et donc de la signature. Si les êtres amenés à s’organiser en
communes théologiques ne se définissent pas dans leurs pré-appartenances et
leurs identités fixées une fois pour toutes, quel est ce sujet qui peut signer
le texte de l’appel ? Comment le nommer ? C’est là le sens du
« quiconque », de la place laissée ouverte à celle ou celui dont on
ne sait pas encore qui il est. Et la proposition a embrayé sur une prise qu’il
m’intéresse de mettre en discussion avec les théologiennes et théologiens
(patenté-e-s ou amateur-e-s), manière de leur suggérer de poursuivre la
discussion autour de la qualité « théologique » de ces
communes : Laurent Gagnebin a ainsi fait remarquer que le
« quiconque » se trouve cité à quatorze reprises dans une des épîtres
de Jean (I Jean 4 : 7 « Quiconque aime est né de Dieu et connaît
Dieu »). Une troisième piste est lancée…
Quelqu’une se
reconnaissant (peut-être) dans le christianisme social
