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Appel pour une relance du christianisme social, pour des communes théologiques

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Article publié

Note de lecture

« Pour un populisme de gauche »

de Chantal MOUFFE (C.M.) Editions Albin Michel, Paris, 2018, 138p

vendredi 12 octobre 2018, par :

Le livre est court. Le titre est explicite.
Chantal MOUFFE (C.M.) apparait dans les débats sur les difficultés, les erreurs de la gauche. Elle est aussi citée dans les sources intellectuelles de la France Insoumise, de Corbyn ou de Podemos. Et la mention du populisme associée à la gauche questionne. Une occasion donc de lire l’auteur dans le texte.

L’auteur invite à saisir le « moment populiste » dans lequel les sociétés d’Europe de l’Ouest seraient entrées : moment où la multiplication des demandes insatisfaites déstabilise l’hégémonie dominante, c’est à dire le discours qui suggère que nous serions dans le temps d’une « post-politique », prônant un consensus au centre, une gestion de l’ordre établi par des experts et provoquant une « oligarchisation » croissante des sociétés. Nous serions plutôt dans un moment de crise du modèle néolibéral sans qu’une solution à la crise se laisse entrevoir.
Elle livre une analyse intéressante de la manière dont le Thatcherisme avait su établir, dans un temps de crise, une domination idéologique sur l’ensemble du spectre politique britannique et finalement marquer le blairisme de son influence. Et comment il avait fait croire qu’il y avait un lien de nécessité entre la démocratie libérale et le capitalisme.

Pour elle le populisme se définit comme « une stratégie discursive qui établit une frontière politique qui divise la société en deux camps et appelle « ceux d’en bas » à se mobiliser contre « ceux qui sont au pouvoir » ». Cette façon de faire de la politique peut prendre différentes formes idéologiques et serait compatible avec différents cadres institutionnels. Elle souligne aussi qu’il est nécessaire de reconnaitre le noyau démocratique d’une grande partie des demandes qu’expriment les sympathisants des populismes de droite. Aussi une « approche populiste de gauche devrait tenter de proposer un vocabulaire différent afin d’orienter ces demandes vers des objectifs égalitaires ».
« Une stratégie populiste de gauche vise à fédérer les demandes démocratique en une volonté collective pour construire un « nous », un « peuple » uni contre un adversaire commun : l’oligarchie ». Afin de « créer une nouvelle hégémonie qui permette de radicaliser la démocratie ».

Dans le chapitre « radicaliser la démocratie », l’auteur propose une lecture des différentes approches de la démocratie, des liens entre liberté et égalité. Et souligne les attentes démocratiques persistantes des peuples. En s’appuyant sur Gramsci et d’autres, C.M. propose une stratégie qui favorise la construction d’une volonté collective, d’un peuple. Elle mène une critique des propositions qui veulent abandonner le modèle représentatif et soutiennent le tirage au sort ou la célébration du commun (qui élimine la persistance des antagonismes). Pour elle, les institutions représentatives jouent un rôle crucial pour représenter les antagonismes et les enjeux de pouvoir qui traversent la société. Pour elle la stratégie populiste de gauche n’est pas un avatar de l’extrême gauche mais une autre façon d’envisager la rupture avec le néolibéralisme qui passe par la revitalisation de la démocratie et de l’aspiration à l’égalité.

Dans le chapitre « construire un peuple », C.M. considère qu’un projet de radicalisation de la démocratie pourrait séduire des électeurs qui jusque-là ne s’étaient pas identifiés à la gauche. Il s’agit de s’attaquer aux différentes formes de subordination, aux différents problèmes liés à l’exploitation, la domination ou la discrimination. Et en inscrivant la question écologique au centre de son agenda, et en l’articulant avec la question sociale. Pour elle, « certains qui tirent profit du modèle néolibéral peuvent prendre conscience des graves dangers que celui-ci fait courir à l’environnement et qu’ils pourraient se rallier à un projet de société qui garantirait à leur progéniture un futur à visage humain ». Il s’agit donc, non pas de faire appel à un peuple « essentialisé », mais de constituer un peuple en articulant des demandes hétérogènes dans un discours politique progressiste. Un discours mais aussi des « affects communs », qui engagent à participer à un « nous » de citoyens démocratiques radicaux. Ce qui n’empêche pas d’autres participations à d’autres « nous » particuliers.
Soulignons enfin que pour l’auteur « ce qui compte, c’est que le conflit, quand il surgit, ne prenne pas la forme d’un « antagonisme » (une lutte en ennemis) mais d’un « agonisme » (une entre adversaires). […] L’opposant n’est pas compris comme un ennemi à détruite, plutôt comme un adversaire dont l’existence est perçue comme légitime ».

Un concept est fréquemment utilisé –que l’on n’a pas encore relevé : celui d’établir une « chaine d’équivalences ». Il s’agit du travail à mettre en œuvre pour faire converger intérêts, revendications et aspirations diverses (dans une démarche à la fois discursive et affective). Si l’auteur met en avant le caractère aujourd’hui central de la question écologique, son articulation nécessaire avec la question sociale, elle ne va pas plus loin dans les propositions. Parce qu’elle considère que dans chaque Etat-Nation les chaines d’équivalence seront distinctes, et sans doute aussi parce que ce travail même constituera le « peuple ». On peut cependant regretter que la question des migrations, si sensible dans les discours populistes de droite et d’extrême droite ne soit pas longuement abordée.

Ce petit livre est bourré de références multiples et intéressantes, sans manquer de faire le lien avec l’actualité politique européenne.
Il permet de regarder avec une certaine distance les accusations de populisme lancées contre les positions de tel ou tel.
La question de l’opposition, qui serait aujourd’hui la plus féconde pour la lutte politique, entre « peuple » et « oligarchie » vaut la peine d’être posée. Elle mobilise en tout cas, non seulement une analyse économique et sociale, mais aussi des affects. Cela est sûrement plus efficace que la seule raison à laquelle il faudrait adhérer quel que soit sa situation, et qui n’est souvent qu’une justification de l’ordre néolibéral et technocratique.

Des questions théologiques :

Des personnes avec qui j’ai parlé de ce livre soulignaient qu’il y avait un antagonisme entre peuple et oligarchie qui serait contradictoire avec un point de vue chrétien, qui prônerait l’unité. A mon avis, la distinction entre « antagonisme » et « agonisme », entre ennemis et adversaires, a du sens et permet de considérer qu’il y a des adversaires à désigner et une lutte à mener. Le Jésus des Evangiles n’hésite pas à dénoncer les attitudes des sadducéens, des scribes et des pharisiens, ou à vouer au malheur les riches. On peut se demander d’ailleurs si aujourd’hui le mépris manifesté par certains puissants n’est pas le plus efficace ciment d’un peuple à venir.

Pourrait-on aller jusqu’à considérer que le Christianisme a été – et pourrait redevenir – un populisme (de gauche ?) ? Dans sa manière de préférer les « petits », les « pauvres », sans rejeter celles et ceux qui ont été exclus pour d’autres raisons. Et de leur proposer de rejoindre une communauté ouverte et alternative au monde présent. Le Christianisme, une offre spirituelle (donc discursive et affective) d’égale dignité, sans distinction nationale ou religieuse, qui a fini par transformer un monde où l’échange économique n’avait pas égalisé les conditions.

D’autres questions pourraient être posées dans notre contexte du protestantisme français, en particulier sur la manière de travailler avec les personnes en situation de pauvreté, dans les Entraides, la Mission Populaire ou d’autres lieux. Est-ce que nous nous considérons comme des aidants, ou comme des partenaires ? Est-ce que nous voulons faire sortir les personnes individuellement de leur situation et leur permettre de rejoindre la société telle qu’elle est ? Ou est-ce que nous voulons former avec elles – et parfois en contradiction avec nos intérêts – des alliances qui permettent d’aller au débat, au conflit, voire à la prise de pouvoir ?

Olivier BRES

  • #1 Le 13 octobre à 16:24, par OLIVIER

    J’aime bien cette distinction entre ennemis et adversaires.

    D’accord avec Olivier pour ce "chantier chrétien" à rouvrir, à contretemps du repli communautaire que, par exemple, j’observe dans mon secteur.

    En somme, réinventer des Foyers du Peuple ou des Maisons de quartier !

    Bien salut, Robert OLIVIER



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