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Appel pour une relance du christianisme social, pour des communes théologiques

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Article publié

Jupiter et les cannibales

lundi 26 juin 2017, par :

Si le règne "jupitérien" d’Emmanuel Macron nous "propulse dans la modernité", veillons à ce que le progrès ramène à de justes proportions nos appétits cannibales.

Plus que par la simple apparition du christianisme, le tournant des premiers siècles de notre ère a pu être caractérisé par "la fin du sacrifice" (Guy Stroumsa, Odile Jacob, 2005), repérable également dans les développements philosophiques des polythéismes antiques, dans la mutation rabbinique du judaïsme, et plus généralement dans le remplacement du rituel par le livre, de la religion civique par la conversion individuelle.

Mais ne faudra-t-il pas se demander un jour prochain, tant du moins qu’il subsistera des hommes assez informés pour poser la question, par quelle perversion "la fin du sacrifice" – le sacrifice sanglant dans le brasier des autels – aura finalement conduit à enflammer la planète entière sur l’autel du "progrès" ?

Nous sommes, nous dit-on, des êtres humains enfin raisonnables et pragmatiques. Avec le règne "jupitérien" d’Emmanuel Macron, la France se verrait une bonne fois pour toutes "propulsée dans la modernité" quand tant de freins, entendez tant d’impératifs sociaux conquis de haute lutte, tant de conduites symboliques aussi, la maintenaient jusqu’ici arrimée à sa base de lancement. Adieu la Terre, l’espace virtuel nous appartient ! En marche, nous rejoignons ainsi la course folle de la planète. Et tant pis pour les Portugais pris dans la poêle à frire de l’industrie papetière, qui sacrifia chênes lièges et châtaigniers à la culture accélérée des pins et des eucalyptus. Tant pis pour les rennes et les ours : la fonte des glaces arctiques transforme leur épaisse fourrure en malédiction. Tant pis pour nos eaux françaises : suffiront-elles seulement à refroidir les réacteurs nucléaires par temps de surchauffe ? Tant pis pour la Méditerranée, cimetière pourrissant de poissons et de migrants. Tant pis pour les forêts primaires, pourvoyeuses des terres rares et des métaux précieux nécessaires à nos prouesses numériques. Tant pis pour les coraux, tant pis pour les îles que la surexploitation des sables et des fonds marins enfonce peu à peu sous les flots qui montent en même temps. Tant pis pour les manchots : il pleut, c’est nouveau, sur l’Antarctique dont la blancheur jusqu’ici réverbérait le soleil pour le plus grand bénéfice du reste du monde. Tant pis pour le Sahel, le Proche et le Moyen-Orient : le désert y croît et, sous le nom par exemple de Boko Haram, projette toujours plus loin de leurs bases traditionnelles les tribus et leurs pratiques depuis longtemps orientées vers les razzias sur les populations sédentaires. Tant pis pour la démocratie : aux grands maux les grands remèdes, et il sera malvenu de multiplier les décideurs quand l’urgence fait loi... et quand on a si manifestement raison sur tout ! Tant pis enfin pour les perdants, le temps est compté, qu’ils se débrouillent ou qu’ils crèvent, assistance aux réfugiés interdite !

La liste des biens que nous voyons se perdre tous les jours – tant d’hectares de forêt ou de mangrove, tant de milliers de mètres cubes de glaces, telles espèces animales et végétales, telle langue et tel peuple, tel site célèbre, tel monument... – défile à toujours plus grande vitesse, mais c’est encore pour demain qu’on nous promet l’hécatombe, et la plus grande naïveté est de vouloir la provoquer comme un sacrifice nécessaire – vieille lune, qui nous ramène au moins à Pompidou appelant à renoncer à la France du vin et des petits fromages. Lévi-Strauss avait déjà perçu, dans l’abattage frénétique du bétail lors de l’épizootie de la vache folle, les conséquences d’une forme de cannibalisme propre à notre temps. Nous sommes bien loin d’avoir dépassé les pratiques sacrificielles les plus primitives (https://etudesrurales.revues.org/27, cf. Nous sommes tous des cannibales, Seuil, 2013).

Mais l’espoir peut finalement résider dans les avatars de ces pratiques elles-mêmes. Pour ce qui est du règne "jupitérien" d’Emmanuel Macron, peut-être trouverons-nous de quoi nous rassurer dans les récentes déclarations du Président lors du repas de rupture de jeûne qu’il partagea l’autre soir avec les représentants du CFCM. La théologie et sa nécessaire compatibilité avec les lois républicaines, c’est votre affaire, disait-il en substance, je n’ai pas à m’en mêler. Malicieusement, l’anthropologue de la Rome ancienne qu’est John Scheid, du Collège de France, suggérait sur France Culture une idée semblable dans son commentaire du qualificatif "jupitérien" : en régime polythéiste, la royauté de Jupiter le déleste de toutes les tâches qu’il délègue aux autres dieux et qu’il incombe aux hommes d’honorer assez pour ne pas éveiller la colère du maître de l’Olympe (https://www.franceculture.fr/politique/president-jupiterien-comment-macron-compte-regner-sur-lolympe). Nous voici donc prévenus : sacrifions, mais imitons un dieu qui sait lui-même modérer ses exigences, et respectons toutes les instances à pourvoir (instance divine certes, mais aussi instances humaines, animales, naturelles), et ramenons à de justes proportions nos appétits cannibales, afin que nous conservions toujours de quoi renouveler le culte sans assécher l’avenir et détourner ainsi les destructrices fulminations d’en haut – ou d’en bas.


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