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note de lecture

Contre les élections

Retrouver le goût de la démocratie

mardi 20 mai 2014, par :

Après avoir travailler sur l’économie, le groupe de Bordeaux s’est engagé dans un travail sur la démocratie. Il commence donc la publication de notes de lecture, avant de proposer une rencontre publique.

Première note de lecture :
Il aurait fallu lire le livre de David van Reybrouck, Contre les élections, avant les dernières consultations électorales. Mais il y en aura d’autres et il est temps de s’atteler aux vrais problèmes. Ce livre nous y aide. Il part du constat accablant qu’il n’est pas le seul à porter : nos démocraties sont malades, elles présentent à des degrés divers "le syndrome de fatigue démocratique" qui risque bien de les conduire à la mort.

Comment en est-on arrivé là ? à cause de ce que van Reybrouck appelle le "fondamentalisme électoral" qui pose que les élections sont l’essence même de la démocratie, alors qu’une histoire politique qui ne se contente pas de clichés ou d’images d’Epinal montre que le système de représentation du peuple par élection de députés a été établi justement pour tenir le peuple à l’écart des décisions politiques. Tous les théoriciens politiques, depuis l’Antiquité, savent que les élections sont l’élément clé des régimes aristocratiques. Il ne s’agit plus maintenant d’une aristocratie héréditaire mais d’une aristocratie de propriétaires, de hauts fonctionnaires, de membres des professions libérales, d’industriels, de gros commerçants - une méritocratie comme on tente de justifier ce système ? pas même. Cette aristocratie se présente comme l’élite de la nation et n’entend pas partager avec le reste du peuple l’exercice d’un pouvoir qui sert ses intérêts.

Or, il existe d’autres voies pour obtenir une réelle participation du peuple au pouvoir, connues aussi depuis l’Antiquité et conçues comme essentielles au régime démocratique : en tout premier lieu, le tirage au sort. Athènes, en sa période de gloire, en a fait l’expérience - mais limitée par l’étroitesse même du champ de la citoyenneté -, et, plus tard, Venise, Florence aux XV/XVIème siècles et ailleurs encore. Et ça ne marchait pas mal du tout !

C’est bien la peur du peuple qui, à partir du XVIIIème siècle, rend compte d’une passion exclusive, chez les théoriciens et les hommes politiques, pour le système des élections. Il faut relire avec un oeil neuf l’histoire de la Révolution française (Cf. Conférences de Henri Guillemin sur les deux révolutions françaises, chez Utovie) pour comprendre que le droit de vote est réservé aux riches propriétaires par un système censitaire qui permet qu’aucun député issu du peuple ne vienne troubler la gestion des affaires de l’Etat au seul profit des grands propriétaires.

Et l’on comprend mieux la levée de boucliers que suscite la seule mention du tirage au sort - "n’importe quoi ! n’importe qui ? et pourquoi pas des femmes ? ou des immigrés tant que vous y êtes ..." La logique est toujours la même, le corps électoral s’est accru mais la représentation dite nationale continue d’ignorer les couches les plus populaires. Combien de ministres piégés parce qu’ils ignorent le prix de la baguette de pain ou du ticket de métro ? et cela fait rire, mais ne remet jamais en cause le système. Combien de députés qui habitent dans une cité ouvrière ? On donne sa voix une fois, de temps en temps, et une fois qu’on l’a donnée on la ferme..., les mieux-sachants, les mieux disants monopolisent en toute sérénité la parole. C’est ça la démocratie ? Sur ces points, il faut relire le Contrat social ; Rousseau voyait bien les dangers du système représentatif : la création d’un intérêt "corporatiste" au détriment de l ’intérêt général et la montée en puissance de ce qu’il appelle les "brigues" et qui correspond aux partis politiques ou à ce dont nous faisons l’expérience actuellement - les lobbies.

Or, devant l’urgence d’une mort annoncée, il est temps d’envisager d’autres règles du jeu démocratique. De nombreux travaux portent, ces dernières années, sur le tirage au sort et van Reybrouck donne une bibliographie très complète. Et des expériences intéressantes, aujourd"hui, ont lieu en Irlande, en Islande pour essayer de sortir ces pays de la crise où ils s’enfonçaient à cause de la crise financière et de la corruption de leur système politique. Et ailleurs. Des modèles sont élaborés par des chercheurs. Vous n’en avez jamais entendu parler ? normal. Personne qui profite du système actuel n’a envie que l’on sache qu’un autre système est possible - hommes politiques, idéologues à leur solde, medias...-. Pourtant, il serait vital de prendre modèle sur ces expériences, de lire les analyses qui les fondent et qui cherchent à les améliorer.

Ce livre est passionnant. Certes, il se contente de faire une synthèse de travaux antérieurs, mais c’est une synthèse brillante. et van Reybrouck n’est pas seulement un théoricien ou un vulgarisateur de théories, il a mis la main à la pâte : il a lancé en février 2011 un vaste projet de renforcement de la participation citoyenne en Belgique qui a remporté un succès non négligeable. Certes, sa culture historique est de seconde main - ce qui donne lieu à des approximations : sur la Révolution de 89, par exemple, il met tout le monde dans le même sac, sans prendre en compte la constitution montagnarde et de Robespierre. Mais ce sont des détails.

Van Reybrouck est très conscient des obstacles qui viennent de la classe politique dominante et des intérêts qu’elle défend, des medias qui ont tout avantage à ce que se poursuive une politique spectacle - celle des petites phrases, des pseudos-débats, des affrontements qui évitent soigneusement les vrais problèmes, des sondages aux questions fermées. Mais il a confiance en la capacité des hommes à inventer des solutions, à en expérimenter la possiblité pour que la démocratie sorte de l’impasse où nous la voyons. "sans un réforme drastique, ce système n’en a plus pour longtemps. Quand on voit la montée de l’abstentionnisme, la désertion des militants et le mépris qui frappe les politiciens, quand on voit la difficile gestation des gouvernements, leur manque d’efficacité et la dureté des "corrections" infligée par l’électeur à l’issue de leur mandat, quand on voit la rapidité du succès du populisme, de la technocratie et de l’antiparlementarisme, quand on voit le nombre de citoyens qui aspirent à plus de participation et la vitesse à laquelle cette aspiration peut se muer en frustration, on se dit : il est moins une. Notre temps est compté. (...) Nous devons décoloniser la démocratie. Nous devons démocratiser la démocratie." (p.188/190)

Le livre de David van Reybrouck est publié dans la collection Babel essai. Il coûte 9,50 euros.

Patrick RÖDEL

  • #1 Le 20 mai 2014 à 18:33, par Jürgen Grauling

    Contre les élections, c’est un titre provocateur à la veille d’élections européennes qui - à cause de l’abstention - risquent de se solder par le triomphe des populismes.

    Le concept des tirages aux sorts est à creuser ... Vous tirez 500 député-e-s au sort, pas sûr que vous ne les voyez pas soumis à un lobbying intensif, et puis vont-ils avoir les compétences pour gérer un pays ? La politique, qu’on le veuille ou non est devenue un métier et pas sûr qu’on puisse se passer de partis politiques. Mais j’entends que les ambitions personnelles l’emportent sur l’intérêt général, souvent ...

    Une idée : cumulons les deux procédés : élections et tirages au sort. Chaque parti propose aux élections une liste de 400 personnes, disons. Selon le pourcentage, on procède à des tirages au sort parmi ce pool de candidat-e-s : Pour un parti ayant obtenu 20% des voix, on tirera 100 député-e-s au sort dans sa liste, 50 dans le pool du parti ayant obtenu 10% etc.
    Les ambitieux-ses ne seront plus assurés d’être élu-e-s, les ancien-ne-s d’être réélu-e-s et le bien commun a de meilleures chances de s’en sortir.



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