Décideurs pyromanes contre débat démocratique et action collective : de la dystopie à l’utopie
Mon propos ici est né d’une présentation que j’avais faite en février dernier, dans notre « commune du Sud parisien » – petite cellule vivante de notre « Mouvement du christianisme social » –, du livre d’Arnaud Miranda, Les Lumières sombres. Comprendre la pensée néoréactionnaire, paru en janvier 2026. Je ne faisais que résumer ce que j’avais lu, mais l’effet a été celui d’une véritable sidération, ou, pour un plus petit nombre d’entre nous, la dérision devant des idées jugées totalement absurdes.
Or l’ubuesque, avec Trump, Milei, Poutine et consorts, détient désormais le pouvoir dans le monde, avec des moyens techniques démultipliés par l’IA et ses richissimes apprentis sorciers dont nos dirigeants politiques, à leur insu peut-être, ne sont que des marionnettes. Et nous devons en être conscients.
De ces « lumières sombres », je propose de voir comme un écho involontaire, mais joyeusement détourné, dans le slogan des lycéens qui cite un message émané d’une taupe policière essayant d’infiltrer le mouvement en cours et tâchant d’imiter un langage « rebeu » de jeune banlieusard : « bismillah c’est les ténèbres ».
Simple clin d’œil ! Je reviendrai sur cette question plus bas dans mon propos.
En guise de plan, nous irons de la dystopie croissante de nos démocraties – qui n’ont plus guère de démocratie que le nom – (§ I à VIII) à des formes de dévoilement de cette dystopie et d’utopie (§ IX).
- Démo-cratie : un oxymore
Pour l’instant, tentons simplement de cerner notre problématique dans le mot « démocratie » lui-même. Peut-être le ver est-il dans le fruit.
Il y a en effet une contradiction interne au concept, dans la mesure où les deux radicaux formant le mot composé démo-cratie nous donnent deux sens opposés : force (-cratie) et peuple (dêmo-) associés forment un véritable oxymore. Comment le peuple souverain peut-il exercer le pouvoir sur lui-même, à moins de le déléguer ?
« Depuis deux siècles, les démocrates tentent de greffer l’idéal d’un pouvoir exercé par le peuple sur l’appareil coercitif de l’État. Mais au bout du compte, ce projet ne fonctionne tout simplement pas. Par nature, les États ne peuvent pas être véritablement démocratiques. Après tout, ils ne sont rien d’autre que des modes d’organisation de la violence […] Protéger les richesses suppose un appareil de coercition capable de contenir la « populace » que la démocratie entend précisément émanciper. »
David Graeber, Il n’y a jamais eu d’Occident, trad. fr., Les liens qui libèrent, 2026, p. 91.
Et Graeber (ibid., p. 93) de citer Walter Benjamin :
« Tout ordre juridique qui s’arroge le monopole de la violence doit nécessairement être fondé sur un pouvoir extérieur à lui-même, et donc sur des actes illégaux au regard du droit précédent. Ainsi, la légitimité d’un ordre juridique repose inévitablement sur des actes de violence criminelle. »
Walter Benjamin, « Critique de la violence », 1920-21, trad. fr. dans Œuvres I, Folio Essais, p. 210-243.
Voici comment je comprends cette phrase : si le peuple délègue son pouvoir à un État, celui-ci va nécessairement finir par agir contre le peuple qui l’a créé. Cette contradiction n’est surmontée, et simultanément aggravée, que par un retour du pouvoir à sa source populaire. Mais cela devient du « populisme ». Et le populisme à son tour génère ou la dictature d’un Führer, ou la violence révolutionnaire, et comme tel il a causé au moins 60 millions de morts rien qu’au XXe siècle, selon le sociologue Michael Mann (M. Mann, « The Dark Side of Democracy : The Modern Transition of Ethnic and Political Cleansings », New Left review n° 235, 1999, p. 18-45.
- L’État de droit en question
On en voit la tendance à l’œuvre dans des déclarations récentes du ministre français de l’Intérieur Bruno Retailleau à propos de l’État de droit : il affirme que l’État de droit n’est pas un dogme indépassable et qu’il convient de « déplacer le curseur » par la loi si les normes actuelles (« les tas de droits », l’inflation législative) entravent l’action publique (https://www.lejdd.fr/politique/pierre-gentillet-sur-les-propos-de-bruno-retailleau-il-ny-plus-detat-de-droit-mais-un-tas-de-droit-150166).
Qu’est-ce en effet, selon lui, que l’État de droit » ?
L’État de droit « est un ensemble de règles, une hiérarchie des normes, un contrôle juridictionnel, une séparation des pouvoirs, mais la source de l’État de droit, c’est la démocratie, c’est le peuple souverain. »
En d’autres termes, demandez par exemple au peuple, par référendum, s’il accepte d’abolir la Constitution actuelle et de confier la rédaction d’une nouvelle Constitution à un organe dédié, créé ad hoc. Et on pourra ficeler par exemple une nouvelle constitution excluant des droits qu’elle énonce tout immigré de la première, deuxième ou troisième génération, ou bien autorisant une violence policière extrême contre tout perturbateur supposé, sous le prétexte de la sécurité des honnêtes gens. On aura ainsi simplifié le droit. Et l’État, même dit de droit, pourra exercer à lui seul tout le pouvoir, sans contrôle, au lieu de devoir se soumettre à « un tas de droits » tâtillons et contraignants. On ne pourra plus contester, au vu de l’usage policier des LBD, gazages, nassages, matraquages à tout va, telle déclaration d’Emmanuel Macron affirmant qu’ « il n’y a pas de violence policière dans un État de droit », puisque ce droit à la violence sera pleinement reconnu, par le peuple lui-même, à l’État qui l’exerce.
- Les états d’exception
Cette évolution vers un État qui abuse de la violence « légitime » se lit dans le recours de plus en plus fréquent, depuis 2015, à des suspensions de l’État de droit prévues, certes, par la Constitution de 1958 en cas de péril et d’urgence :
États d’exception en France depuis 1955
- état d’urgence + pouvoirs exceptionnels [gris]
- état d’urgence [rouge]
- état d’urgence limité à une partie du territoire [bleu]
- état d’urgence sanitaire [marron]
- sortie de l’état d’urgence sanitaire [rose]
Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/État_d’urgence_en_France
L’état d’urgence permet au ministre de l’Intérieur et aux préfets d’interdire réunions et manifestations, d’instaurer des couvre-feux et des périmètres de protection, de pratiquer des perquisitions administratives et des réquisitions de personnes ou de moyens privés, de bloquer des sites internet, de prononcer des interdictions de séjour et des assignations à résidence… Il s’accompagne d’une suspension des (ou de certaines) libertés constitutionnelles.
Depuis la promulgation de la loi qui l’instaure, le 3 avril 1955 par décret en conseil des ministres, l’état d’urgence a été déclaré 8 fois (mais depuis 2015 c’est tout juste si on le lève encore) :
- en 1955 : à la suite d’une vague d’attentats perpétrés par le Front de libération nationale (FLN) algérien à partir de novembre 1954. L’état d’urgence concerne les départements qui formaient l’Algérie française ;
- en 1958 : après le coup d’État d’Alger du 13 mai, l’état d’urgence est déclaré pour trois mois sur le territoire métropolitain à compter du 17 mai ;
- en 1961 : l’état d’urgence sur tout le territoire métropolitain est décrété le 22 avril 1961 après le putsch des généraux à Alger. Il est prorogé plusieurs fois jusqu’au 31 mai 1963 ;
- en 1984 : l’état d’urgence est décrété en Nouvelle-Calédonie en décembre ;
- en 2005 : l’état d’urgence est décrété le 8 novembre pour mettre fin aux émeutes dans les banlieues permettant ainsi aux préfets des zones concernées de déclarer des couvre-feux. L’état d’urgence concerne tout ou partie de 25 départements, parmi lesquels la totalité de l’Île-de-France. L’état d’urgence prend fin le 4 janvier 2006 ;
- 2015-2017 : l’état d’urgence est décrété dans la nuit du 13 au 14 novembre 2015 après les attentats de Paris et de Saint-Denis. Prorogé plusieurs fois, l’état d’urgence prend fin le 1er novembre 2017 quand entre en vigueur la loi renforçant la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme, dite loi SILT ;
- L’état d’urgence sanitaire a été un régime juridique spécial créé par la loi du 23 mars 2020pour lutter contre l’épidémie de Covid-19. Ce régime a été supprimé le 1er août 2022.
- du 15 mai au 28 mai 2024 : l’état d’urgence est proclamé sur le territoire de la Nouvelle-Calédonie (décret n° 2024-436 du 15 mai 2024 et décret n° 2024-437 du 15 mai 2024) après des émeutes ayant notamment causé la mort d’un gendarme.
- L’exception entre dans la loi
Or, le plus grave est sans doute que les dispositions de l’état d’urgence se sont, ces dix dernières années, introduites dans la loi et le droit ordinaires, si bien que, grâce au renforcement de l’État policier, il n’y a même plus lieu d’y recourir : ce processus a commencé sous Sarkozy et s’est poursuivi, en s’aggravant, sous Hollande et sous les présidences de Macron 1 et 2.
Tableau récapitulatif des grandes étapes législatives de renforcement des pouvoirs policiers
| Année / Loi | Principale mesure de renforcement | Impact sur le terrain |
| Loi LOPPSI 2 (2011) | Extension de la vidéosurveillance, peines planchers. | Augmentation du contrôle de l’espace public. |
| Loi Sécurité Publique (2017) | Unification des règles d’usage des armes à feu. | Cadre élargi pour faire feu en cas de fuite/menace. |
| Loi SILT (2017) | Intégration de l’état d’urgence dans le droit commun. | Perquisitions administratives et restrictions de circulation facilitées. |
| Loi Sécurité Globale (2021) | Encadrement des drones et caméras-piétons. | Surveillance vidéo accrue lors des manifestations. |
| LOPMI (2022-2023) | Explosion du recours aux Amendes Forfaitaires Délictuelles. | Verbalisation immédiate des délits de rue (drogues, outrages). |
| Réforme PM (2025/2026) | Élargissement de la police municipale à la police judiciaire. | Pouvoir de verbaliser les délits de flagrance en autonomie. |
On vient enfin de voir promulguer le 18 août 2026 la loi RIPOST (acronyme pour « Réponses Immédiates aux Phénomènes troublant l’Ordre public, la Sécurité et la Tranquillité »). Celle-ci recherche, selon son promoteur Laurent Nuñez, « un choc d’autorité et un choc d’efficacité », et ce dans trois domaines :
- la lutte contre les nuisances et la délinquance du quotidien,
- la lutte contre le narcotrafic et la criminalité organisée,
- l’adaptation des moyens d’intervention des forces de sécurité.
Nous pouvons voir cette loi et ses « adaptations » à l’œuvre dans nos rues aujourd’hui précisément, contre le mouvement contestataire commencé dans les lycées…, mais l’énoncé de ses cibles suffit à nous faire comprendre qu’elle vise d’abord les « quartiers », les banlieues où domine une population « racisée », bouc émissaire d’un sentiment de relégation et de déclassement, répandu dans les territoires et dans la petite bourgeoisie, qui fait le jeu de l’extrême-droite. La combinaison entre une « nuisance » faible et le crime organisé fait craindre que petite délinquance et grande criminalité ne soient tenues pour les deux formes d’une même réalité à éradiquer, et traitées de la même manière, sans aucun souci de prévention par l’action sociale, mais par le seul usage de la force. Les forces de l’ordre traditionnelles (CRS et gendarmes mobiles) tendent à être supplantées par les BAC, BRAV et autres formations qui sont entraînées non à faire régner l’ordre, mais à réprimer, arrêter, « neutraliser », tirer, voire tuer.
Dans le même temps, s’étendent et se multiplient les prisons, les « camps de rétention » ou le nombre et la durée des GAV (gardes à vue), cependant que s’essaie l’externalisation, contre rétribution, des implantations de ces lieux d’enfermement dans des pays tiers.
Le site d’investigation BLAST vient d’annoncer le 12 octobre 2026 que la France a été classée, le 26 juin dernier, pays « à risque considérable » dans l’index mondial de la torture publié par l’Organisation mondiale contre la torture (OMCT). L’OMCT rassemble plus de 200 ONG du monde entier, spécialisées dans les sujets liés à la torture. Elle est, dans son domaine, un interlocuteur privilégié de l’ONU. Or la France est, selon le rapport de l’OMCT, le seul pays de l’Union européenne qui atteigne ce niveau de risque – situé entre « risque faible » et « risque élevé » –, à égalité avec le Kazakhstan, le Népal ou le Kenya. Les violences policières sont tout particulièrement pointées du doigt : par exemple, 54 décès liés à des interventions policières sont comptabilisés en 2024 et au moins 22 sur les cinq premiers mois de 2026 (contre des chiffres trois fois moindres entre 2005 et 2015). Le rapport dénonce également le profilage racial effectué par la police française et l’impunité régnant dans la profession, ainsi que la surpopulation dans les prisons (172,6% dans les maisons d’arrêt en mai 2026) et la répression en Nouvelle-Calédonie.
Source : https://www.omct.org/en/global-torture-index?country=france
- Le fascisme nous guette ?
Toute cette évolution rejoint, selon l’historien de la montée du nazisme Johann Chapoutot, de manière particulièrement nette les prémisses du nazisme et des fascismes européens au cours des années trente : voir son ouvrage Les Irresponsables, NRF Gallimard, 2025.
On va bien sûr, devant ces analyses, arguer du fameux « point Godwin », mais Johann Chapoutot se défend de pratiquer l’amalgame inconsidérément :
« Ce n’est pas moi qui l’ai faite le premier, cette référence, c’est eux. Moi, j’ai jamais fait de salut nazi en amphi. Elon Musk, si, en mondovision. Steeve Bannon aussi. Moi, je n’ai pas de portrait du maréchal [Pétain] ou du Führer dans ma chambre. Les supposées “brebis galeuses” du RN, si. Cette référence, elle existe. Elle est multiple, réitérative, obsessionnelle, c’est un fait social. Et donc, en tant qu’historien, je suis obligé de m’en saisir. »
Source : Interview de Johann Chapoutot, Revue21, avril 2026.
Le danger d’un total effondrement du droit démocratique en France est notamment lié à la montée du Front national, jusqu’ici favori des prochaines élections présidentielles en 2027. On sait comment le régime de Vichy a pu s’instaurer par des voies de fait, en dehors de toutes les institutions existantes. Marine Le Pen souhaite, si elle venait à gagner, changer la Constitution pour remettre en cause le droit du sol : or notre actuelle Constitution de 1958, si imparfaite soit-elle et si ouverte aux empiétements de l’exécutif sur le pouvoir législatif et sur le pouvoir judiciaire, n’autorise un changement de la Constitution, en son article 89, qu’à la condition d’un vote préalable du Parlement. Et parce que Richard Ferrand, Président du Conseil Constitutionnel lui rappelle la loi, Marine Le Pen exige, tout récemment, le renvoi du gêneur ! Cela lui permettrait de se contenter d’un référendum direct en vertu de l’article 11 de la Constitution, qui pourtant ne peut être invoqué pour une révision de la Constitution ! Les gilets jaunes, qui revendiquaient le RIC, Référendum d’Initiative Citoyenne, avaient d’ailleurs le même projet avec des visées politiques opposées. On voit combien le recours direct à la volonté du peuple, quand la propagande aveugle le public au lieu que l’information l’éclaire, peut comporter de menaces, vieille idée d’ailleurs, qu’on trouve déjà chez Platon…
Et sur les mensonges de la propagande d’extrême droite : Les Faussaires de la nation. Comment l’extrême droite défigure l’histoire et comment lui résister, dir. Vincent Duclerc et Maria Malagardis, Éd. Philippe Rey, 2026.
De telles menaces ont été amplement mises à exécution par la présidence de Trump aux USA, sans même que la justice, toute-puissante jusqu’alors, parvienne à juger le personnage comme instigateur de l’assaut du Capitole de janvier 2021 ! Actuellement, la reprise en main de la puissante armée américaine par le maître du Pentagone et ses supplétifs s’accompagne du limogeage à tours de bras des membres de l’état-major, et l’on voit se profiler un recours à l’armée contre les citoyens, élus et instances civiles opposants au sein même du pays. Pire encore, les géants de la Big Tech s’invitent dans les états-majors, avec toute l’opacité des algorithmes qu’eux seuls maîtrisent et peuvent orienter à leur gré : la conduite de la guerre contre l’Iran a récemment été confiée par l’armée américaine à Claude, l’outil d’Anthropic. Il semble qu’en l’occurrence Claude ait freiné les désirs du pouvoir plutôt que l’inverse (suscitant la colère de Trump), mais le contraire est tout aussi possible.
(https://www.mediapart.fr/journal/international/020326/guerre-contre-l-iran-l-intelligence-artificielle-sur-le-champ-de-bataille, consulté le 26 octobre 2026).
- L’État de droit comme projet à travailler sans relâche
Alors, bien sûr, on peut se rappeler que l’État de droit ne dépend pas seulement de la bonne volonté d’un gouvernement dans l’application de lois démocratiques, et que le travail de l’exécutif ne se limite pas aux mesures répressives. Les citoyens ont leur mot à dire. Un ouvrage récent l’a rappelé :
« L’État de droit apparaît, tout à la fois, comme une institution et un projet. En tant qu’institution, il est possible de le définir, en recourant à la théorie et à l’histoire, en relevant par exemple l’importance acquise par les droits humains dans l’arène politique, la discussion philosophique, et les agissements de certains acteurs depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, et encore depuis la chute du mur de Berlin. L’État de droit apparaît aussi comme un projet, qui reste toujours à réaliser. Comme tel, il implique une addition sans fin d’actions et de réactions. Le fait de vivre sous l’empire du droit n’empêche en effet ni les excès de pouvoir, ni la commission d’infractions, ni la violation des droits fondamentaux, etc. L’instauration de l’État de droit repose ainsi plus sur l’activité disons sisyphéenne des sujets de droit et des juristes que sur la promulgation de textes programmatiques. Il y a une dynamique subjective de l’État de droit. »
Vincent Forray et Sébastien Pimont, Culture juridique, Presses de Sciences Po, 2025. Présentation sur :
https://www.sciencespo.fr/ecole-droit/fr/actualites/culture-juridique-quand-l-etat-de-droit-ne-va-plus-de-soi/
Cependant l’argument souvent avancé de la chance, quand même, qu’ont les Français de vivre en démocratie et de pouvoir écrire ce que précisément je suis en train de présenter menace aujourd’hui d’être caduc. Nous sommes chaque jour en danger de voir tomber l’épée de Damoclès d’un pouvoir guidé par les algorithmes, en raison de « progrès » technologiques qui sont en train de transformer en noire réalité les dystopies de la science-fiction du XXe siècle (Georges Orwell, Ray Bradbury, Stanley Kubrick, le film Soleil vert, etc.). Big Brother, hélas, est déjà là.
- L’accélération technologique et l’IA : un projet néoréactionnaire en Occident
Car le mal qui se propage depuis les USA est plus radical encore et passe par la révolution technologique qu’on appelle IA : une accélération ravageuse des échanges et de la surveillance, qui n’a même plus besoin de passer par l’humain (voir le film Naza), le tout favorisé par un courant de pensée qui s’est développé dans l’opacité des réseaux numériques, espace totalement dystopique, désincarné, anonyme ou pseudonymisé, en toute irresponsabilité et sans rencontrer nulle part le moindre frein qui pourrait lui être opposé par l’expérience de la réalité, par la science et l’Université, par des espaces de débat ou par la pensée critique. Or, cette idéologie de l’ombre est tombée à pieds joints dans les cercles du pouvoir états-unien depuis le second mandat de Trump, ainsi que dans les clubs des milliardaires de la finance et de la tech (avec Elon Musk ou Peter Thiel…). Imaginons, selon une formule d’Arnaud Miranda sur France info le 18 février, « un capitalisme effréné qui ne serait pas restreint par des valeurs morales ». À qui lui opposerait la menace de la fin du monde, il répondrait par une adhésion à l’apocalypse, sans rien pour freiner la venue de l’Antéchrist, sans katechon – ni scrupule, ni institution subsistante (même pas l’Église catholique que JD Vance envisage encore comme un rempart): eh bien, fonçons vers la fin du monde ! Accélérons ! On verra bien ce qui se passe ! Drill, baby, drill ! est un des slogans de Trump.
Qu’est-ce que le katechon ? Le terme se trouve en 2 Thessaloniciens 2: 6-7, dans un contexte eschatologique : les chrétiens, dit le texte, ne doivent pas se comporter comme si le Jour du jugement allait se produire demain, puisque le Fils de la perdition (l’Antéchrist de 1 et 2 Jean) doit être révélé avant ; or la révélation de l’Antéchrist dépend de la suppression d’un katechon, c’est-à-dire de « quelque chose / quelqu’un qui le retient » et l’empêche de se manifester : le verset 6 utilise le genre neutre, to katechon (τὸ κατέχον) ; et le verset 7 le masculin, ho katechôn (ὁ κατέχων).
Là où cette pensée intéresse notre sujet, c’est qu’elle table tout de go sur le renversement de la démocratie, sur une révolution à l’envers, avec un roi d’un nouveau genre, de type PDG avec pleins pouvoirs. Et je rappelle qu’Emmanuel Macron était arrivé au pouvoir avec un ouvrage-programme intitulé Révolution : il paraît être viscéralement un ouvrier de cette révolution-là.
Je viens de revenir ici à ce livre d’Arnaud Miranda, Les Lumières sombres, que j’annonçais en commençant. Son sous-titre dit son programme : « Comprendre la pensée néoréactionnaire ». Le courant le plus récent de cette « pensée » a pour promoteur un certain Curtis Yarvin, qui avait adopté sur le web le pseudo Mencius Moldbug. Elle promeut notamment :
- l’idée de hiérarchies naturelles (sociales, raciales, sexuelles)
- une détestation absolue de la démocratie
- le rejet de la « Cathédrale »: ce terme désigne le progressisme et ses idéaux (Démocratie, Environnement, Paix, Liberté, Justice, Égalité, Droits de l’Homme…) promus par l’Université et la Presse classique, qui gouverneraient en sous-main la haute fonction publique et les ONG, et que Yarvin stigmatise sous le nom de « Polygone », ou « Appareil ».
- l’idée que la force fait le droit, might is right, et que par la force il faut imposer un reset, une réinitialisation, une complète remise à plat de la société. Comment ? Les maîtres mots figurent dans un acronyme, RAGE = Retire All Government Employees; puis nationaliser l’Université et la Presse avant de virer leurs acteurs comme on l’aura fait des fonctionnaires ; enfin restructurer l’empire, sous la souveraineté absolue d’une sorte de PDG qui rééduquera les populations décivilisées dans des « centres de relocalisation sécurisés » et par ce moyen supprimera toute criminalité.
- Des laboratoires de ce reset existent déjà : dès 2022, l’idée court que Trump devra donner carte blanche à la Russie sur toute l’Europe. Celle-ci deviendra ainsi un laboratoire de la réaction (voir le discours de Vance à Munich). Pour Gaza, l’idée a été émise de formaliser une sorte de droit de propriété des Gazaouis sur leur territoire, mais sans droit de résidence : ils seront évacués, mais nantis de parts sur l’entreprise Gaza (Gaza Inc.) en compensation de ce préjudice !
- Ces idées croisent le racialisme, le transhumanisme (Michael Anissimov, A Critique of Democracy : a Guide for Neoreactionaries, Zenit Books, Berkeley, 2015, texte accessible sur le site Le Grand Continent), l’accélérationisme prescriptif de Nick Land qui va jusqu’à l’annihilationisme ou l’effondrement, avec une confiance totale et monstrueusement naïve en la tech. Il faudrait, clame-t-on, pulvériser toutes les structures humaines et politiques actuelles et livrer tout l’humain au cannibalisme de la technologie qui s’en nourrit, en évitant toute introspection, tout regard vers le passé.
La stratégie prônée par cette néo-réaction trahit néanmoins un vague reste de frein moral, dans son souci d’éviter le scandale, de ne surtout pas réveiller les réflexes critiques de la « gauche ». Elle conseille d’avancer masqué (ce qu’elle appelle le « passivisme »), en usant du trolling (gêner ou interrompre les débats en publiant des messages provocateurs ou moqueurs, mèmes, prank…) et de la culture du visuel pour déstabiliser ou ridiculiser l’adversaire.
- Vers l’effondrement
Bien entendu, les promoteurs de cette néo-réaction ne s’inquiètent pas, ils se réjouissent au contraire des prémisses de l’effondrement que nous vivons avec les catastrophes sanitaires ou climatiques. Ils en profitent même pour éliminer progressivement les garde-fous. La politique française n’est pas en reste : par exemple, l’eau manquera ? On va la réserver en priorité aux data centers (18% de la consommation d’eau prévue en 2027). Pas assez d’hôpitaux devant la pandémie ? Qu’à cela ne tienne, on supprime des lits par centaines et aux USA on met fin à la vaccination obligatoire… Trop de carbone dans l’atmosphère ? Multiplions les déplacements par avion et brûlons les forêts ! Les terres s’épuisent ? Multiplions les intrants chimiques et diminuons le contrôle des pratiques agricoles (voir actuellement la loi européenne « omnibus » qui se prépare à démanteler les normes sociales et environnementales) !
Les menaces qui pèsent sur les libertés démocratiques relèvent aussi de ce paramètre trop certain d’une dégradation accélérée de la santé des populations, de même que sur les catastrophes climatiques et les guerres que nos sociétés ultra-sécurisées s’obstinent à ne pas prendre en compte dans leurs calculs prévisionnels, tout en préparant activement des guerres à venir qui donneront la part belle à la Big Tech. Le soft power du numérique s’est mué en hard power sans crier gare. Ainsi, les progrès aidant, les « frappes chirurgicales » sur une cible précisément identifiée se sont muées en guerre probabiliste, où le drone frappe au moindre soupçon d’un mouvement « hostile ». Le délabrement de notre système éducatif est en parfaite corrélation avec le renforcement des investissements militaires ou l’annonce que les Français doivent se préparer à « perdre leurs enfants » dans les combats à venir (voir la déclaration du général Fabien Mandon, chef d’état-major des armées, le 19 novembre 2025 au congrès des maires de France, Porte de Versailles à Paris).
Le manifeste de Palantir, géant du numérique fondé par le milliardaire Peter Thiel et dirigé par Alex Karp, plaidant pour la domination, en 22 thèses devenues virales sur l’avenir de l’Amérique et de l’Occident, est une véritable déclaration de guerre lancée non par un État, mais par un empire numérique : en voici un extrait, qu’on trouvera sur la plate-forme « Le Grand Continent » :
- Les limites du soft power, de la rhétorique brillante à elle seule, sont aujourd’hui manifestes. La capacité des sociétés libres et démocratiques à l’emporter exige quelque chose de plus qu’un appel moral. Elle exige du hard power, et le hard power de ce siècle reposera sur les logiciels.
- La question n’est pas de savoir si des armes à base d’IA seront construites ; c’est de savoir qui les construira, et pour quel but. Nos adversaires ne s’arrêteront pas pour se livrer à des débats théâtraux sur les mérites du développement de technologies ayant des applications militaires et de sécurité nationale critiques. Ils avanceront.
- Le service national devrait être un devoir universel. Nous devrions, en tant que société, sérieusement envisager de nous éloigner d’une force entièrement volontaire et ne combattre la prochaine guerre que si tout le monde partage le risque et le coût.
La néo-réaction a pour horizon la guerre avec l’arme de IA. Les deux, guerre et IA, réapparaissent ensemble, comme une menace d’extinction totale de notre espèce, parmi les dangers principaux pesant sur la santé des humains, dans le tableau suivant :
On remarque, en rouge, ces deux « menaces d’extinction » de l’humanité (entre autres parmi les vivants terrestres, dont l’extinction est d’ores et déjà bien avancée) : usage malveillant de l’IA, et conflit nucléaire et famine associée.
Les cancers ne sont pas nommés mais se cachent sous un certain nombre des rubriques retenues. Or nous savons que rien n’est fait pour en freiner la multiplication, au contraire, dès lors qu’il s’agit d’en tirer bénéfice : de même que la nuisance du tabac a été systématiquement minimisée pour en préserver l’industrie jusqu’à il y a peu, aujourd’hui on voit des enseignes comme Bayer Monsanto ou Syngenta tirer profit simultanément des polluants chimiques qu’ils produisent et des traitements qu’ils élaborent, parallèlement, contre les cancers ! Et, galvanisée par les lobbies, l’UE se prépare à supprimer les garde-fous qui permettaient à l’Union de protéger son agriculture des méfaits des intrants chimiques ou des biotechnologies, avec son projet « omnibus » visant en particulier à assouplir certaines réglementations sur les pesticides. Ce projet suscite de vives discussions et des contestations de la part de la communauté scientifique. Et des ONG comme Greenpeace.
Voir dans le Canard enchaîné du 13 octobre 2026 l’article de Jean-Luc Porquet « Chimie aujourd’hui, chimio demain »
https://www.lecanardenchaine.fr/environnement/55194-chimie-aujourd-hui-chimio-demain
- Le dèmos comme territoire de partage : qu’est-ce qu’on attend ?
Voilà donc l’effondrement qui se trame. Que pouvons-nous y opposer ?
Devant des politiques volontairement criminelles, volontairement décidées à accélérer l’apocalypse, quel discours critique pourrions mettre en œuvre, qui ait chance d’être entendu ? On nous rirait au nez ou on nous mentirait effrontément malgré l’évidence des images. Et pourtant :
- le soulèvement actuel de la jeunesse dans plusieurs pays d’Europe est à la fois un symptôme et une source d’espoir, et les pancartes brandies par les lycéens français nomment avec précision ce qui nous menace, en y opposant la gaîté et la vie : « la police prothèse », dit l’humour noir d’un de leurs slogans. Que la solidarité et l’échange le plus direct, l’esprit critique (beaucoup ont lu La servitude volontaire de La Boétie) et le débat démocratique puissent ainsi faire irruption sur la scène politique du fait d’une Gen Z ou d’une génération Alpha de zoomers impénitents, rivés à leurs écrans, quelle belle preuve de la résistance à espérer devant l’innommable ? On voit s’exercer ici la « démocratie insurgeante » dont parle Jean-Marc Lamarre dans sa contribution sur « La démocratie en danger : que faire ? »
- Parmi l’offre politique en France, nous ne pouvons que compter sur le discernement de chacun et sur notre capacité à déjouer les mensonges de la propagande. Mais notre choix doit se tourner vers des réponses aussi radicales qu’humaines et lucides.
- Reste aussi, pour nous secouer, l’aiguillon de l’humour le plus ‘vache’, le plus ‘crade’ possible, comme celui de Pierre-Emmanuel Barré sur Radio Nova.
- Ou les conférences gesticulées initiées par Frank Lepage, qui s’efforce efficacement d’éduquer l’opinion et de nous ouvrir les yeux sur notre soumission inconsciente aux injonctions de l’idéologie économique néolibérale.
- Nommons encore la vitalité du cadre associatif, même si on perçoit trop bien les tentations du pouvoir de l’affaiblir ou de le discréditer.
Ou alors, foin de l’opposition, passons à l’action non violente selon nos intérêts, ceux de notre corps et de notre cœur, de nos familles, de notre environnement bien compris ?
Revenons tout simplement à notre mot démo-cratie, dont nous avons souligné en commençant la contradiction interne. Si nous examinons en l’étymologie, une autre perspective se dessine.
Dêmos, que nous traduisons par « peuple » au sens d’un ensemble de citoyens exerçant le pouvoir politique, dérive d’un verbe, δαἰομαι (daiomai), signifiant « distribuer, répartir ». Son premier sens, c’est celui d’un territoire appartenant à (ou géré par) une communauté qui s’en partage les ressources. À Athènes, il s’agit d’une division territoriale de la cité, solidaire des autres divisions territoriales.
Le mot latin populus, qui traduit « peuple », est, lui, étymologiquement proche du mot grec polis, la cité. On le rapproche de plenus, « plein », et donc de l’idée de complétude et d’abondance. De manière significative, le verbe dérivé populor signifie non pas peupler, mais priver (un territoire) de sa population (de même, « plumer » c’est arracher les plumes…).
Retenons cette idée d’un lien intime entre un territoire et ceux qui l’habitent (je ne veux pas dire autochtones ni indigènes : simplement ceux qui vivent ensemble sur ce territoire), alors même que nous vivons aujourd’hui, à notre corps défendant, dans l’espace globalisé, des formes multiples de « déterritorialisation » selon le mot de Deleuze. Et laissons les gens travailler ensemble à vivre de leur terre, à s’en répartir les ressources, à la valoriser pleinement sans s’oublier eux-mêmes et sans pour autant s’isoler du reste du monde. Qu’est-ce que cela peut donner ?
- À l’échelle d’une contrée, nous pouvons nommer l’exemple du zapatisme :
Wikipedia, s.v. : « Le zapatisme, né dans les années 1910, n’est pas une idéologie, un dogme, ni un modèle[1], il s’agit d’une expérience de transformation sociale et politique radicale, se rapprochant d’une forme de socialisme libertaire. Il englobe la construction de l’autonomie dans les territoires du Chiapas où est implantée l’EZLN, Armée Zapatiste de Libération Nationale, ritoires, des perspectives à l’échelle du Mexique et une dimension internationale. […] Des penseurs comme Noam Chomsky, Immanuel Wallerstein ou Pablo Gonzalez Casanova continuent de soutenir que le zapatisme est l’initiative politique la plus radicale du monde, et probablement la plus importante. Des millions de personnes trouvent auprès des zapatistes inspiration et espérance au milieu d’une crise profonde. »
- À l’échelle d’un village, d’un quartier, d’une petite ville, citons les expériences que passe en revue le documentaire Demain de Cyril Dion et Mélanie Laurent (2015), montrant qu’une action collective conduite sur le long terme peut permettre une forme d’autosuffisance heureuse sans révolutionner le monde et sans peser sur le climat. Rob Hopkins, le fondateur du mouvement des villes en transition, demande : « Qu’est-ce qu’on attend ? »
Mettons-nous donc à plusieurs et retroussons nos manches !
Ce mot, « Qu’est-ce qu’on attend ? ,» a fourni à Marie-Monique Robin le titre de son film (2015) sur une expérience de ce type menée avec brio dans le village d’Alsace Ungersheim, sur l’impulsion de son maire. En voici l’argument (un peu résumé) :
La municipalité d’Ungersheim (2200 habitants) a lancé en 2009 un programme de démocratie participative, baptisé « 21 actions pour le 21ème siècle » qui englobe tous les aspects de la vie quotidienne : l’alimentation, l’énergie, les transports, l’habitat, l’argent, le travail et l’école. « L’autonomie » est le maître mot du programme qui vise à relocaliser la production alimentaire, à promouvoir la sobriété énergétique et le développement des énergies renouvelables, et à soutenir l’économie locale grâce à une monnaie complémentaire (le Radis). De 2005 à 2015, année du tournage, la commune a économisé 120 000 euros en frais de fonctionnement et réduit ses émissions directes de gaz à effet de serre de 600 tonnes par an. Elle a créé une centaine d’emplois. Et elle n’a pas augmenté ses impôts locaux.
Source : https://m2rfilms.com/qu-est-ce-qu-on-attend:
Même les chasseurs sont contents de voir le gibier revenir !
De telles expériences n’effacent pas les perspectives sombres que nous avons rappelées. Je remarque que l’IA générative n’existait pas encore en 2015, que le Covid n’avait pas encore sévi… N’empêche : pour cueillir la vie il faut commencer par l’éprouver et la cultiver. Alors, si nous voulons vraiment retrouver du goût à nos nourritures et au vivre ensemble, qu’est-ce qu’on attend ?

