Faire vivre les différentes formes de démocratie et de citoyenneté démocratique pour faire face à la crise de la démocratie

Introduction : capitalisme et démocratie

Nous sommes confrontés à une crise de la démocratie, voire à la possibilité d’une mort de la démocratie. Après la Seconde Guerre mondiale, le capitalisme s’est accommodé de certaines avancées sociales et démocratiques. Cette période s’est terminée avec le développement du capitalisme globalisé néolibéral. Et aujourd’hui nous sommes peut-être face à l’émergence d’un capitalisme antidémocratique qui est à la recherche de zones propices à un développement hors contrôle, soustrait aux formes ordinaires de réglementation, de taxation, de fiscalité, sur le modèle de Dubaï et de Singapour (cf. Quinn Slobodian, Le Capitalisme de l’apocalypse ou le rêve d’un monde sans démocratie). En outre, dans beaucoup d’État-nations, on a à faire à la progression de processus dits de « dé-démocratisation » (cf. la philosophe américaine Wendy Brown), voire de fascisation comme aux Etats-Unis. Sur le plan idéologique, sont apparus, notamment dans l’entourage de Trump, des courants néo-réactionnaires, qui prônent explicitement l’abolition de la démocratie (entre autres Curtis Yarvin, Nick Land, Peter Thiel) et son remplacement par une monarchie d’un type nouveau : un État-entreprise dirigé par un PDG monarque. Vance fait la jonction entre ces courants et le catholicisme conservateur.

Comment résister à ces processus de destruction de la démocratie ?

  1. La démocratie et le conflit : sans conflit pas de démocratie

 

Qu’est-ce que la démocratie ?

Il faut opposer à ces processus, non pas moins de démocratie (comme le fait par exemple l’Union Européenne sur la question des migrations), mais plus de démocratie. Il ne s’agit pas seulement de résister et de  défendre la démocratie existante mais de la renforcer et de l’étendre en renouvelant les différentes formes de démocratie politique et en démocratisant autant que possible la société. Je distingue quatre formes de démocratie et de citoyenneté démocratique : la démocratie représentative libérale, la démocratie participative, la démocratie sociale, la démocratie « insurgeante » (selon l’expression du philosophe Miguel Abensour). Les deux premières formes se situent dans le cadre de l’État et de ses institutions, les deux dernières dans le cadre de la société, la démocratie « insurgeante » étant en outre en tension avec l’État. Le politique ne se réduit pas à la sphère des institutions étatiques. La démocratie n’est pas seulement un régime politique, c’est aussi une forme de vie sociale (cf. le philosophe américain Dewey). La démocratie, c’est fondamentalement l’idée que les problèmes de la Cité, les problèmes politiques et sociaux, c’est l’affaire de tous et non d’experts et de professionnels. Tous citoyens ! (y compris les étrangers), ce qui suppose aussi une foi dans la démocratie (Dewey).

La démocratie conflictuelle

Les quatre formes de démocraties sont en tension, voire en conflit entre elles. On peut définir la démocratie par la reconnaissance du conflit. La démocratie est le régime politique et la forme de vie sociale qui non seulement sont ouverts au conflit mais l’institutionnalisent. Le conflit est la vie même de la démocratie et peut-être ce qui peut la sauvegarder.

Mais qu’est-ce que le conflit ?

Je définirai le conflit comme un affrontement intentionnel entre deux individus ou deux groupes qui s’opposent pour une question de justice et cherchent à se contraindre l’un l’autre par un rapport de force, éventuellement par la violence. L’affrontement est intentionnel, volontaire. Deux cyclistes qui se heurtent involontairement, c’est une collision et non un conflit. – « Tu ne peux pas faire attention, connard » – « Ta gueule ! ». Là c’est un conflit qui commence. Dans un conflit, chacun cherche à imposer à l’autre sa volonté, non pas par des arguments comme dans un débat, mais par la force même si à certains moments il est recouru à des arguments. Il s’agit de contraindre l’autre plus que de le convaincre, voire de le vaincre, en construisant un rapport de force, parfois en utilisant la violence. Mais le conflit n’est pas la violence.

La démocratie n’est pas seulement un régime politique, stabilisé par des institutions ; elle est aussi un processus, un combat permanent pour la liberté et l’égalité contre toutes les formes de domination et de discrimination. C’est ce qu’on peut appeler le modèle machiavélien de la démocratie conflictuelle. Pour Machiavel, les « tumultes » entre les Grands et le peuple sont à la fois l’expression de la liberté et la source de celle-ci. Le conflit produit de la liberté. Certes tous les conflits ne créent pas de la liberté, mais sans conflit, pas de liberté et pas de démocratie. Le florentin écrit dans le chapitre IV du Livre I des Discours sur la première décade de Tite-Live : « Moi j’affirme que ceux qui condamnent les tumultes entre les nobles et la plèbe condamnent ce qui fut la première cause du maintien de la liberté de Rome. » La démocratie en danger, que faire ? Une première réponse, générale : s’opposer, par le conflit, à tout ce qui porte atteinte à la démocratie. C’est là le fil directeur de mon exposé.

Mais de quelle nature est le conflit en démocratie ?

Comme je l’ai dit, le conflit n’est pas la violence, même s’il peut être violent. Le conflit en démocratie est une opposition, non pas entre ennemis (comme dans la guerre), mais entre adversaires, entre adversaires qui se parlent. « S’opposer sans se massacrer », écrit Marcel Mauss dans son Essai sur le don. Le conflit en démocratie a pour condition, non pas l’éradication de toute violence, mais la réduction de la violence extrême, cette violence qui supprime la possibilité même du politique. Doit-on pour autant abandonner complètement la catégorie politique d’ennemi ? Il me semble que non. En effet les forces antidémocratiques, haineuses, racistes, etc. autrement dit toutes les formes de (néo)fascisme, d’extrême-droite, sont des ennemis à combattre. Mais désigner un ennemi, n’est-ce pas alors inciter à la haine ? On peut dire que la démocratie, c’est s’opposer entre adversaires et combattre l’ennemi autant que possible comme on s’oppose à un adversaire, c’est-à-dire pacifiquement.

  1. Quatre formes de démocratie

La démocratie représentative libérale

La démocratie représentative, c’est d’abord les élections. Mais, me direz-vous, il y a des élections en Russie et pourtant la Russie n’est pas une démocratie. En outre, les élections, même des élections libres, ne sont pas une garantie de démocratie. Une majorité élue démocratiquement peut soutenir des politiques non démocratiques. Dans nos pays européens, les forces d’extrême-droite veulent s’appuyer sur ce qu’elles appellent le peuple (un peuple éthnicisé) pour combattre la démocratie (par exemple s’attaquer au prétendu pouvoir des juges, interdire le port du voile dans l’espace public, imposer la préférence nationale, etc.). Ce qui est donc essentiel, c’est l’État de droit autrement dit la démocratie libérale (et l’extrême–droite veut s’attaquer à l’État de droit). L’État de droit signifie, dans un État, la prééminence du droit sur le pouvoir politique. Hans Kelsen le définit ainsi : un « État dans lequel les normes juridiques sont hiérarchisées de telle sorte que sa puissance s’en trouve limitée ». La hiérarchie des normes implique que chaque norme est rédigée sur le fondement d’un droit qui lui est supérieur. La démocratie représentative libérale, c’est : les élections libres, la séparation des pouvoirs, les droits de l’homme et du citoyen, autrement dit le pluralisme des opinions et des partis politiques, les libertés d’expression, de manifestation, d’association, la liberté religieuse, le droit à une information exacte, les droits des minorités, des étrangers, des migrants, des femmes, des enfants, les droits de l’environnement, etc. Le respect de l’État de droit peut empêcher, doit empêcher, que des lois non démocratiques soient votées par le parlement. Le modèle libéral de la démocratie privilégie la résolution des conflits par les procédures de la démocratie représentative : le débat plutôt que le combat. Mais l’exercice de la citoyenneté ne se limite pas à voter lors des élections. Manifester, faire grève (autrement dit le combat), c’est encore la démocratie libérale et celle-ci n’est réellement libérale que si elle respecte et fait respecter ces droits.

Des questions importantes se posent pour le renforcement de la démocratie représentative : Qui vote ? Qui peut être élu ? On peut défendre le droit de vote des étrangers, le droit de vote à 16 ans. Il faut aussi défendre l’idée que les élus soient plus à l’image de la population de la France dans sa diversité : plus de femmes, plus de salariés, plus de personnes racisées (je pense à Rachel Keke, femme de chambre puis gouvernante d’hôtel et élue députée en 2022). Quel mode de scrutin ? La proportionnelle ? Quel contrôle des représentants ? Quel pouvoir donner au président de la République Quelles chambres parlementaires ? Ne faudrait-il pas une chambre tournée vers l’avenir et prenant en compte l’environnement, les droits de la nature ? La 5è République est en crise : faut-il passer à une 6è ?

La démocratie participative

Il y a aujourd’hui une crise de la démocratie représentative, une « fatigue démocratique » (cf. l’exposé que devait faire J.-M. Levent) : le sentiment, dans une grande partie de la population,  que les représentants ne nous écoutent pas, que les représentants sont coupés du peuple et ne le  représentent. D’où la démocratie participative pour tenter de remédier à cette crise : faire participer le peuple, en dehors des élections. Référendums, conventions citoyennes, pétitions sur le site de l’Assemblée nationale, cahiers de doléances. Mais référendums à l’initiative de qui ? Du président ? Des citoyens (référendum d’initiative citoyenne) ? Certaines questions soumises à référendum pourraient peut-être  donner des résultats antidémocratiques (par ex. sur l’immigration). En France, la démocratie participative reste subordonnée  à l’arbitraire de l’Etat, au bon plaisir surtout du président de la République. Voir le sort réservé par Sarkozy au référendum sur la Constitution européenne et celui réservé par Macron aux propositions de la convention citoyenne sur le climat.

La démocratie sociale

Il y a un lien étroit entre la démocratie politique et la démocratie dans la société. La démocratie sociale, c’est notamment la vie associative, la démocratie dans les lieux de travail, la démocratie dans les lieux éducatifs, en particulier l’école. La vie associative (les syndicats, les Eglises et autres institutions religieuses), c’est mettre en œuvre des droits acquis par des luttes et garantis par la démocratie libérale. Dans le travail, il s’agit de donner des pouvoirs aux travailleurs, aux salariés, et donc là encore de droits et, dans ce domaine, essentiel dans la vie de chacun, il y a encore beaucoup à faire pour développer la démocratie dans les entreprises. Dans l’école, il s’agit de donner des pouvoirs aux élèves – des pouvoirs, pas l’autorité – des pouvoirs sous l’autorité des enseignants en créant, en instituant, ce que la pédagogie institutionnelle (cf. les livres de Fernand Oury) issue du mouvement Freinet appelle des institutions, en particulier le conseil, dans lequel les élèves, avec l’enseignant, débattent de problèmes de vie de classe (en particulier des conflits entre enfants), conçoivent des projets, élaborent des règles (par exemple à propos des jeux sur la cour de récréation), décident de sanctions. Les mouvements d’Éducation nouvelle ont largement expérimenté et théorisé cette démocratie scolaire. C’est en bas, dans la société, que la démocratie s’apprend, par la pratique de la démocratie. C’est là que les individus, et d’abord les enfants et les jeunes, apprennent à se comporter en citoyens, à avoir le sens de l’esprit public, le sens de l’intérêt général et de la justice, apprennent à prendre la parole et à écouter l’autre, à débattre, à coopérer, à agir en commun, à prendre des responsabilités, à régler les conflits, bref apprennent à s’auto-gouverner.

La démocratie « insurgeante » (Abensour)

La démocratie insurgeante, c’est ce qu’on appelle aussi la démocratie directe, c’est-à-dire celle de l’action des citoyens eux-mêmes. Elle est de l’ordre de l’événement, elle n’est pas programmable comme la présidentielle d’avril 2027. C’est le surgissement de citoyens dans l’espace public, comme en ce moment avec le mouvement lycéen. Cette démocratie prend aussi la forme de la délibération de tous dans des assemblées générales : ce n’est pas le pouvoir de quelques-uns – même s’il y a des leaders et des organisations politiques – mais ce qu’Arendt appelle le pouvoir-en-commun (qu’elle oppose à la domination). Pour certains philosophes (Abensour, Rancière, Arendt dans une certaine mesure), cette forme de démocratie, c’est le politique même, en tant que celui-ci est distinct de l’État. Pour Abensour, la démocratie est, par essence, anti-étatique. Dans La démocratie contre l’Etat (2004), il écrit : « La démocratie est anti-étatique ou elle n’est pas » (p. 9), elle requiert « une pratique systématique, obstinée du conflit » (p. 12), « l’insurgeance est la source vive de la vraie démocratie » (p. 19). La démocratie en danger, que faire ? Réponse d’Abensour : s’insurger. Pour ma part, tout en reconnaissant que l’insurgeance est la source vive de la démocratie, je défendrais l’idée d’une dialectique entre les différentes formes de démocratie, en particulier entre la démocratie représentative libérale et la démocratie insurgeante , ce que Balibar appelle une dialectique insurrection-institution. L’État n’est pas, selon moi, antidémocratique par essence, il est traversé de manière conflictuelle par des logiques différentes, notamment par la tension, l’opposition, entre la logique irrationnelle de domination (cf. la définition de l’État selon Weber) et la rationalité juridique (l’État de droit) et sociale (l’État social, les services publics).

En conclusion, je dirai. La démocratie en danger, que faire ? Lutter contre l’extrême-droite antidémocratique, défendre l’État de droit (et, dans les relations internationales, le droit international), s’engager dans la vie publique, enfin s’insurger s’il le faut (comme dans le tableau de Delacroix, La liberté guidant le peuple !).

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