Mobilisation locale contre « l’apéro facho » : quelques leçons d’un engagement se réclamant du Christianisme social.
Par Stéphane Lavignotte
Un tam-tam qui résonne, une grande table avec
des victuailles de tous les pays amenées par les uns et les autres, puis des
prises de parole… Vendredi 9 juillet, devant l’Eglise catholique Saint
Bernard plus de 250 personnes ont participé au « pique-nique festif
antiraciste » organisé en réponse à « l’apéro pinard saucisson »
qu’avait tenté d’organiser l’extrême-droite – avant interdiction par la
préfecture – dans le quartier le 18 juin dernier. Interdit par peur des
affrontements avec les contre-manifestants, mais aussi avec les supporters de
l’équipe de foot d’Algérie qui allaient se rassembler ce soir-là au métro
Barbès tout près comme à chacun de ses matchs. Interdit aussi parce que sous
couvert d’une initiative « sympa », il s’agissait clairement d’une
initiative raciste islamophobe : les organisateurs entendaient dénoncer une
soi-disante islamisation du quartier au prétexte qu’une partie des fidèles de
la Mosquée Al Fath prient dans la rue chaque vendredi faute de place dans le
bâtiment…
Au lendemain de la mobilisation, plusieurs leçons sont à tirer et peuvent intéresser des personnes se réclamant du Christianisme social.
- La première est le constat qu’une partie de la bagarre se situe au niveau des imaginaires. Les organisateurs de « l’apéro pinard saucisson » ont réussi à produire des images fortes : la France sympathique qui fait des apéros saucisson pinard, l’Islam menaçant qui mettrait
en danger « nos » habitudes de convivialité et de liberté, une Islamisation de certains quartiers. Tout cela ne tient bien sûr pas la route, pas plus du côté de la définition de l’identité française (à cette aune la Croix bleu luttant contre l’alcoolisme et les végétariens seraient des agents de l’Anti-France) que de la réalité de la goutte d’or (voir l’article de
Libération). Mais ces diverses images font paysages et pour ceux qui les intègrent, elles les placent à un certain endroit du paysage : ils se retrouvent dans un « eux » et « nous » ; « les français » v/s « les musulmans ». C’est donc aussi au niveau des imaginaires qu’il faut être aussi capable de répondre : être capable de faire image, paysage, traduire en imaginaire la réalité de nos quartiers diversifiés pour ceux qui n’y habitent pas, imaginaire qui peut donner une « image bonne », pas seulement d’un avenir souhaitable, mais du présent présent.
Un paysage alternatif qui ne crée pas les frontières du « eux » et « nous » mais l’impression rassurante d’un « ensemble ». De ce point de vu, la réponse par un pique-nique plutôt que par un rassemblement traditionnel est un bon début. Mais dans la préparation, une difficulté est apparue : quel mot pour traduire cette réalité que nous défendons ? Les mots « diversité », « métissage », « multiculturel » ont été tellement malmenés dans les débats publics qu’ils n’arrivent plus à réunir. Un concept fédérateur reste à un inventé, et c’est crucial. - La seconde est le constat qu’il y a urgence – et je rejoins là Jean Baubérot – à sauver l’idée de laïcité. « L’apéro pinard saucisson » a été organisé par des mouvements d’extrême-droite alliés à un groupe très hétérogène nommé Riposte Laïque, réunissant des personnes venant de la gauche et de la droite souverainiste, répétant en petit les alliances
étranges autour de Jean-Pierre Chevènement en 2002. Pour eux, la laïcité
signifie d’abord la lutte contre le « péril musulman ». Le risque est alors de retomber dans les mêmes erreurs que lors de l’apparition du Front National : croire qu’ils apportent de mauvaises réponses à de bonnes questions.
Or, si les réponses sont assurément mauvaises, la façon de poser les questions
sont biaisées, et qui ne le voit pas risque de tomber dans leur piège et ouvrir
la porte à leur cheval de Troie. Ainsi est symptomatique la position d’Alexis
Corbières, élu parisien du Parti de Gauche, organisation pourtant au coeur de
la mobilisation contre l’apéro facho avec le NPA et la LDH. Dans un article de
l’Humanité : « Depuis plusieurs années, chaque vendredi, des centaines de
personnes prient dans la rue. Lors de ces prières publiques qui bloquent des
rues, la laïcité n’est pas respectée, c’est une évidence. Il y a là un problème
réel qui n’a que trop duré ». Il feint d’ignorer ce qu’il a entendu lors de la
conférence de presse unitaire où des militants du 18e ont expliqué que c’était
par manque de place, et non par volonté démonstrative, que ces prières ont lieu
dans la rue, et qu’un projet est en route pour un bâtiment plus grand. Ensuite
que non, c’est le contraire d’une évidence que la laïcité ne serait pas là
respectée dans cette situation : la loi de 1905 pose la liberté de culte,
l’article 10 a déclaration des droits de l’homme de 1789 que » nul ne doit être
inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne
trouble pas l’ordre public établi par la Loi. » Toute liberté d’opinion, donc y
compris la religion, va avec la liberté d’expression publique, sinon c’est de
l’intime et il n’y pas besoin de loi pour la protéger. C’est pourquoi sont
légales les processions catholiques, le défilé de Ganesh, la Marche pour Jésus,
le défilé des Khrishnas… et donc la prière dans la rue peut poser problème
légalement du point de vu de la gêne automobile, du trouble à l’ordre public,
pas de l’expression publique de la foi… Nous avons là une illustration de
l’inquiétude que nous partagions dans l’appel à la relance du Christianisme
social : « Le détournement de la laïcité au profit de logiques d’exclusion
nous incite à défendre et inventer un espace public riche qui n’a pas peur du
conflit et de la différence. » Cela montre aussi qu’au sein de la gauche,
la laïcité de Jaurès et Briand, celle de la loi de 1905 qu’on soutenu les
protestants, reste à réexpliquer et à reconstruire pour aujourd’hui. Ce travail, il va continuer localement dans le collectif « Agir ensemble contre le racisme » qui est né de la mobilisation : un travail qui promet d’être riches notamment avec la Ligue des droits de l’homme, les militants de la jeune génération ou le philosophe Pierre Tévanian. - La bonne nouvelle dans tout cela, est la façon dont se sont déroulées les préparations. Dès la première réunion, qui comme toutes les suivantes ont eu lieu à la Fraternité Mission populaire de La Maison verte, j’étais présent comme pasteur du lieu, comme était présent le prêtre de l’église Saint Bernard. Ces présences de lieux religieux engagés dans leur
quartier n’ont à aucun moment posé problème et au contraire, l’invitation faite
par le Ligue des droits de l’homme à l’élargissement à d’autres représentants
de spiritualités a été bien accueillie. Plus largement, les organisateurs, en
premier lieux les représentants du Parti de Gauche comme du NPA, des militants
plutôt jeunes, interrogés directement quant à savoir si cette « alliance » ne leur posait pas problème, semblaient presque surpris de la question. Cela montre sans doute que l’engagement des croyants issus de lieux connus pour leur investissement dans leur quartier ne pose pas de problème, mais plus généralement, qu’une partie de la gauche ne se laisse pas piéger par les discours qui mettent tous les croyants dans le même sac. En
revanche, la réponse des lieux de culte a été faible, ce qui n’est pas étonnant
: en dehors de La Maison verte, les autres lieux ont hésité à signer à côté de
partis politiques, malgré la présence d’associations comme RESF ou la
LDH…
Comme souvent, c’est de notre manque de foi que nous devons le plus nous défier…
Stéphane Lavignotte, pasteur et directeur de La Maison verte (Mission populaire évangélique, Paris 18e)
