Les géants de la tech à l’assaut de la démocratie

Les géants de la tech à l’assaut de la démocratie

 C’est ainsi que sont nommés couramment les dirigeants des sept entreprises Apple, Microsoft, Amazon, Alphabet (la société mère de Google), Meta (anciennement Facebook), Nvidia et Tesla.

Dans le roman de Jean-Christophe Rufin D’or et de jungle paru chez Calman-Lévy en janvier 2024, un géant de la tech fomente un coup d’État d’un nouveau type. Son objectif est de livrer « clefs en main » un État qui n’imposerait à son business aucune contrainte et aucune réglementation. Et d’en faire ainsi la base de son développement mondial sans subir aucune limite réglementaire.

Janvier 2024, une fiction romanesque ; novembre 2024, l’élection de Donald Trump, qui dès janvier 2025, mettra le plus puissant des États du Monde, et non pas un minuscule sultanat, à la disposition du numérique californien, sans contrôle démocratique de ses agissements.

Quand la réalité dépasse la fiction !

Voyons jusqu’où ça peut aller.

Starlink est une constellation de près de 8000 satellites situés à 550 kilomètres d’altitude, sur l’orbite terrestre basse. Ces satellites sont contrôlés par SpaceX, et donc par Elon Musk.

Elon Musk avait menacé de couper à l’Ukraine l’accès à Starlink, estimant « qu’il ne [pouvait] pas continuer à [y] financer indéfiniment le système existant et envoyer des milliers de terminaux supplémentaires ».

En mars 2025, Elon Musk a déclaré que finalement il ne couperait pas à l’Ukraine son accès à Starlink. Et ce malgré ses « désaccords avec la politique de l’Ukraine« . Or, sans Starlink, la défense ukrainienne est aveugle pour contrer les Russes.

Une coupure de la connexion à Starlink est tout de même  intervenue en 2023. Était-ce vraiment un bug technique, dont Musk s’est ensuite excusé ?

Le 1er février 2026, en réponse à l’appel du ministre de la Défense ukrainien sur le réseau X, Elon Musk a annoncé « avoir pris des mesures pour empêcher l’utilisation non autorisée de Starlink par la Russie ». Ce qui veut dire que, jusque-là, il laissait faire.

Ainsi, un milliardaire américain peut jouer avec la stratégie d’États en guerre, et donc avec la vie de milliers de soldats et de civils, comme ça lui chante. Avec quel mandat ? Quel est son rang dans la hiérarchie militaire ? Quelle autorité démocratiquement élue lui a donné un tel mandat ? Agit-il au nom du peuple américain souverain ?

Aux États-Unis, certains s’inquiètent désormais de voir les militaires se mettre entre les mains d’un acteur privé dont les intérêts ne sont pas nécessairement alignés sur ceux des armées. Dans le livre Nos nouveaux maitres de Raphaëlle Bacqué, Daniel Leloup et Alexandre Piquard, paru chez Albin Michel en février 2026, on apprend que Donald Trump, après avoir licencié des dizaines de hauts gradés de l’armée américaine, a créé le Détachement 201. Les puissants de la tech y sont bombardés lieutenants-colonels. Leur mission est de faire le pont entre l’armée et la Silicon Valley, aux bénéfices financiers de cette dernière, bien entendu.

Arnaud Miranda, dans Les Lumières sombres (Gallimard, janvier 2026), établit la typologie des extrémismes de droite et de leur théories délirantes. Délires de minorités sans doute, mais auxquels adhèrent des milliardaires comme Peter Thiel qui influence le vice-président JD Vance. Et c’est là qu’est le vrai danger : extrêmes richesses et pouvoir politique associés ; théories dans lesquelles les programmeurs informatiques de génies devenus la Big Tech, « vieux adolescents incultes biberonnés aux récits de science-fiction » – dixit le physicien et ancien chercheur au CNRS Philippe Bihouix, promoteur de la low-tech – picorent tel ou tel de ces concepts dès l’instant qu’il peut servir leur business, leur fortune et leur soif de pouvoir.

Les auteurs du livre Nos nouveaux maîtres relèvent qu’il est loin le temps où encore jeunes programmeurs de génie, ils votaient démocrates, étaient à 97% pour le mariage gay, 82% pour une couverture santé universelle, 82% pour le contrôle des armes à feu, apprend-on encore.

Explorons quelques-unes des manigances des magnats de la Big Tech contre la démocratie :

  1. La dérégulation – ils sont au-dessus des lois votées par les représentants élus des peuples souverains. Par un lobbying de haut niveau de Google en Europe par exemple, qui a pu annoncer sans vergogne « comment contrer Thierry Breton ».

Microsoft a été contraint de suspendre l’adresse e-mail de Karim Khan, procureur de la Cour pénale internationale.

De même le juge français de cette même CPI, Nicolas Guillou, s’est vu brutalement privé de tout outil numérique, y compris ses moyens de paiement par carte – car presque tous nos paiements par carte bancaire sont aujourd’hui gérés par des entreprises américaines.

Notons la crainte de Patrick Pouyanné (patron de Total Énergies) de confier des données aux clouds US en raison des lois extraterritoriales, parce qu’elles permettraient aux autorités américaines d’accéder à ses données professionnelles.

  1. Ils financent des partis politiques d’extrême-droite pour déstabiliser les démocraties en Europe, lesquelles démocraties ont l’outrecuidance à leurs yeux d’inventer des législations intolérables, comme l’IA Act européen.

À l’occasion des élections législatives de février 2025 en Allemagne, Elon Musk fait l’éloge de l’AFD (Alternative für Deutschland), parti notoirement néonazi : « Seule l’AfD peut sauver l’Allemagne ». On peut rappeler qu’Elon Musk a des intérêts en Allemagne depuis qu’il y a implanté une usine Tesla, dans le Brandebourg.

  1. Ils refusent de contrôler les opinions scandaleuses que leurs réseaux permettent de multiplier à l’envi : au contraire, Elon Musk a même donné la consigne au chatbot « Grok » de X, « d’avancer des affirmations politiquement incorrectes, du moment qu’elles sont bien étayées». Et ainsi le chatbot Grok a diffusé des louanges à Hitler.

M Zuckerberg aurait sciemment conçu ses algorithmes qui exposent les jeunes utilisateurs à des contenus violents ou sexuels et à des risques d’addiction, car il recherche le profit immédiat même au détriment de la santé mentale des jeunes. Et quand il conteste les mises en garde sur les dangers potentiels de l’IA, il est suivi par plusieurs personnalités de la Silicon Valley proches de la Maison Blanche.

  1. C’est aussi l’effet de l’isolement des individus fréquentant les réseaux sociaux dans le face à face avec leurs écrans : Hannah Arendt signale dans « Le système totalitaire » que « les hommes isolés n’ont par définition aucun pouvoir ». Est-ce une démarche consciente des géants de la tech ? Car, toujours selon H. Arendt, « un des premiers soucis de tous les régimes tyranniques est de provoquer cet isolement ».

Leur IA générative, leurs chatbots, leurs réseaux sociaux dénaturent l’essence même des rapports humains, à savoir notre langage qui, lui, peut décrire la vérité des faits.

Mazarine Pingeot nous prévient dans L’Inappropriable Ce que l’IA fait à l’humain, paru chez Flammarion en février 2026 : « Si le spectacle qui est donné ‘au plus grand nombre’ est lui-même manipulé, alors comment garantir la bonne santé de la démocratie d’une part ? l’accès à la vérité d’autre part ? ». Ou encore : « une inféodation du langage à ses moyens de productions techniques aurait des conséquences décisives […] spécifiquement sur la démocratie ».

Cet isolement, cette dénaturation du langage et des échanges est un point essentiel du déni de démocratie.

  1. Leurs fortunes et leur mode de vie hors du commun accroissent le ressentiment de toute une partie de la population, de plus en plus mise sur la touche par les plans sociaux gigantesques dus au développement non contrôlé de l’IA. Ce ressentiment – nous rappelle Cynthia Fleury dans Ci-git l’amer – peut dégénérer en mouvements violents, annulant tout espoir d’arbitrages démocratiques.
  2. En grands seigneurs, pour régler la question du futur chômage de masse dû à l’IA , ils font la promotion du revenu universel – pas trop élevé quand même. Une sorte de panem et circenses0, « du pain et des jeux ». Soit une humanité dépossédée de la dignité d’être utile, de participer par son travail non seulement à son existence et à celle de ses proches, mais aussi à la construction du bien commun d’aujourd’hui et de demain.

Concluons cette première partie par la dernière phrase du livre Nos nouveaux maitres : « Leurs inventions sont entrées par la séduction dans la vie de chacun d’entre nous. Et avant que nous ayons le temps de nous interroger, ils sont devenus nos nouveaux maîtres ».

 Introduisons le chapitre de notre passivité et de notre impuissance par la fameuse litanie du pasteur Martin Niemöller (1892–1984) sur la lâcheté des intellectuels allemands devant les Nazis :

« Quand les nazis sont venus chercher les communistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas communiste.

Quand ils ont enfermé les sociaux-démocrates, je n’ai rien dit, je n’étais pas social-démocrate.

Quand ils sont venus chercher les syndicalistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas syndicaliste.

Quand ils sont venus me chercher, il ne restait plus personne pour protester. »

Cette litanie deviendrait ici :

Ils ont récupéré toutes mes données et je n’ai rien dit, je n’ai rien à cacher.

Ils m’ont offert en échange plein de services gratuits, et j’ai trouvé ça bien pratique.

Avec leurs algorithmes, ils savent presque tout de mon comportement de consommateur, de mes options politiques, religieuses et/ou philosophiques, et je ne proteste pas, c’est trop compliqué.

Ils sont devenus très très puissants, je ne sais plus quoi faire, j’ai peur.

Quelques aspects de notre passivité :

  1. Le laisser faire, comme nous venons de l’illustrer
  2. La paresse : interroger ChatGPT au lieu de ma bibliothèque, les sachants ou même un ami. Prendre mon smartphone pour la définition d’un mot ou son orthographe plutôt que mon dictionnaire, etc.
  3. Le narcissisme : le chatbot ne va pas me contrarier et ira dans mon sens. Pas de contradiction, pas de disputation enrichissante avec autrui. Avec ce faux ami, mon opinion, mon acte de foi devient vérité absolue.
  4. La fatigue démocratique : citons Jean-Marc Levent, dont la contribution sera en ligne sur le site du Christianisme social : « les Français semblent éprouver de la lassitude à l’égard de cette manière de faire de la politique » ; et plus loin : « mais ils la veulent autre, conduite par des hommes et des femmes qui fassent montre de probité, qui entendent leur message et sollicitent leur participation ».

Doit-on seulement parler de passivité ? Ne faut-il pas aussi évoquer notre impuissance ? Trois façons de l’approcher :

  1. La non-disponibilité, la perte du sens : la perte de sens, c’est la difficulté de percevoir un monde dans lequel « la technologie hypermoderne […] fragmente le réel. Elle diffracte l’unicité du temps», nous dit Asma Mhalla dans Technopolitique – comment la technologie fait de nous des soldats, Seuil, février 2024, entre des scènes de guerre de tranchée d’un autre temps et l’étalage d’outils proches de la science-fiction.

En 2021, pour notre journée d’octobre « Refonder la parole politique », dans mon intervention intitulée « Fake-news, complotisme, pourquoi ça marche ? », nous avions vu avec Gérald Bronner l’effet amplificateur des réseaux sociaux sur notre « temps de cerveaux disponible ». Avec Sébastien Bohler, Où est le sens ? Les découvertes sur notre cerveau qui changent l’avenir de l’humanité  (2020), quand notre cerveau perd sa boussole. Alors tous ces facteurs confondus expliquent pourquoi nous ne sommes pas disponibles pour résister, pour nous opposer.

  1. Le manque de discernement : reprenons une citation de Winston Churchill, « Le meilleur argument contre la démocratie est un entretien de cinq minutes avec un électeur moyen». Cette assertion plutôt méprisante d’un membre de la high society britannique contient sa part de vérité, tant la complexité du monde et l’extrême rapidité de son évolution en déboussole plus d’un. Bien souvent l’électeur moyen n’est pas stupide, il est perdu. Pour Lippmann, je cite, « le citoyen moyen n’a […] ni le temps, ni l’expertise, ni les moyens d’appréhender les enjeux complexes du monde moderne ».
  2. Le délitement de l’État de droit: Quand les populistes de tous bords prônent la voix du plus grand nombre comme prévalant sur l’État de droit, quand les dirigeants des États les plus puissants, tel Donald Trump, remettent en cause la légitimité de l’ONU, réfutent toute intervention de la Cour pénale internationale, que pèsent nos aspirations à la démocratie ?

Passivité, impuissance, ce monde dont nous subissons les dangereux avatars, quand nous a-t-on donné démocratiquement la possibilité de le choisir ou non ? Où sont les outils démocratiques qui permettraient de nous y opposer ?

Mais déjà, à notre petit niveau, en identifiant tout ce qui nous pousse à la passivité, au laisser-faire, luttons contre certains de nos penchants, car il fut un temps où l’écrivain suisse alémanique Max Frisch alertait : « pire que le bruit des bottes, le silence des pantoufles ».

Désolé pour la brutalité de cette alerte, mais les succès électoraux de l’AFD m’inquiètent au plus haut point, surtout au moment où l’Allemagne redéveloppe une industrie de l’armement pour pallier les surcapacités de production de son industrie automobile.

Conclusion : Que faire ? 

 Résister : c’est bien sûr ne pas voter pour ceux que la Big Tech voudrait se donner comme partenaires au pouvoir en France, le RN et ses alliés. Refuser toute idée de s’abstenir alors qu’ils sont à la porte du pouvoir.

Résister à un niveau individuel, ce serait choisir Wikipédia pour nos requêtes sur internet ou un produit français comme Mistral au lieu de toujours solliciter ChatGPT ou Claude de la société Anthropic. Ou alors choisir Mastodon à la place de Facebook.

Dénoncer, ce que nous faisons aujourd’hui, et heureusement avec bien d’autres, comme le feront par exemple les Semaines Sociales de France les 12 e 13 décembre prochain sur le thème : » La démocratie, notre commun ».

Dénoncer avec ceux qui s’opposent à la construction de méga-data centers. Sans oublier ceux qui demandent enfin une réglementation internationale de l’IA, y compris au sein même de la Silicon Valley.

Sans cesse dénoncer les populistes qui prétendent que la vox populi, bien souvent démultipliée à l’envi par des robots, prime sur l’État de droit.

Enfin redonner du sens au commun, à l’opposé de l’individualisme ou du communautarisme ; se parler à nouveau entre humains, sans IA, sans intermédiaires numériques, pour ainsi faire vivre une démocratie active.

Et nous donnerons le dernier mot à Bernie Sanders : « L’avenir de l’humanité ne peut pas être laissé entre les mains d’une poignée d’oligarques, de géants de la tech. »

Jacques-Frédéric Josserand

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