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Portrait de Jospin en politique

jeudi 26 mars 2026, par :

Dans le film de Schoendoerffer Le Crabe-Tambour, le Capitaine du vaisseau, un militaire en fin de carrière, sur un océan glacé parsemé d’icebergs, énonce cette phrase magnifique : « sans vaisseau les hommes ne sont pas grand-chose ». Les institutions humaines sont de tels vaisseaux, ce sont elles qui nous portent, et sans elles nous sombrons dans les abîmes. Or elles sont fragiles, et demandent à être tenues et entretenues avec courage et ténacité, avec discernement et intelligence aussi, car pour les maintenir il faut en ressaisir la question, l’intention initiale, et la réinterpréter pour le monde d’aujourd’hui.

Mais comme les vaisseaux, sans les humains qui les maintiennent, les institutions ne sont pas grand-chose, et il faut penser la responsabilité éthique particulière de tous les humains qui portent et représentent les institutions en personne. Comme l’observe le sociologue Laurent Thévenot lisant Ricœur, les institutions n’existent que portées par des personnes, et c’est sur la loyauté institutionnelle mais aussi le profond sens humain de ces personnes que reposent l’éthique et la crédibilité de leurs institutions. C’est sous cet angle que je voudrais proposer ici un bref éloge et portrait de Lionel Jospin en « politique », au sens noble du terme.
On est loin ici du monde accéléré des coups de menton et des émotions, des simplifications manichéennes et de l’hyper-personnalisation du pouvoir et de ses représentants. Jospin a su s’effacer derrière l’institution. Mais dans le même temps, Jospin portait les institutions en personne, il les incarnait avec respect, c’est-à-dire sans prétendre s’y substituer. Certes il avait, et c’est essentiel en politique, des convictions (ce qu’on appelle aujourd’hui des « valeurs »), des convictions socialistes qui donnaient le cap de son action politique (la CMU, le logement social, l’aménagement du territoire, etc.). Mais son sens de la responsabilité étatique et de l’intérêt général l’avait amené, alors même que le PS de son temps était trop fort, quasi hégémonique à gauche, à faire respecter les pluralités, les minorités, et à ne cesser de construire les compromis qui lui semblaient les meilleurs.
On pourrait dire les limites de « la » politique de Jospin, la relative faiblesse de son sens de l’urgence écologique alors qu’on savait déjà très bien le grand éboulement vers lequel on allait, une conception de la laïcité qui accordait trop à la neutralité non seulement de l’État mais de toutes les institutions, établies sur l’évidement ou l’évitement de la question religieuse, dont on sait bien qu’elle est et sera toujours là, et qu’il vaut mieux la canaliser avec tact. Il n’empêche que les premières grandes mesures écologiques ont été prises sous son mandat, et qu’il avait une laïcité carrée derrière la loi, au-dessus des partis, résistant à son dévoiement identitaire comme un instrument pour forcer l’assimilation des musulmans — ou leur exclusion.
Oui, nous avons besoin de « politiques » qui sachent résister à la désinstitution générale, à la réduction de l’institution à un pur instrument de domination verticale des plus forts, mais aussi à sa réduction à la simple logique des petits contrats horizontaux, toujours labiles. Sous la double pression de ces processus, partout dans le monde, ce ne sont pas seulement les États mais les sociétés qui se défont. Les mafias prennent la place des institutions, et s’habillent avec leurs oripeaux. Remarquons ici justement que les liens mafieux entremêlent les liens verticaux des rapports de force violents, et les liens horizontaux des pots de vin et des accords occultes, dissimulés. Or les mafias surgissent précisément au point de rencontre des deux processus.
Au cœur de l’éthique des institutions, dont il semble que Jospin ait été particulièrement doté, il y a la justice, le sens du juste. Ricœur en donne une belle formule : « n’exerce pas ton pouvoir sur autrui sans lui laisser de contre-pouvoir contre toi ». Cette formule est précieuse parce qu’elle reconnaît que nous exerçons toujours un pouvoir les uns sur les autres, et parce qu’elle tient compte de cette terrible maxime posée par Simone Weil montrant l’universalité du règne de la Force : « on est barbare avec les faibles ». La réponse consiste donc à faire en sorte que personne ne soit trop faible, et que le plus faible dispose d’un minimum de contre-pouvoir contre le plus fort — ce qui est loin d’être le cas, le plus souvent.
La règle juste institue la division des pouvoirs et des contre-pouvoirs, elle institue la pluralité des sphères et la pluralisation intérieure de chaque sphère (dans le monde de la force ou du droit, dans celui de la puissance financière ou économique, dans celui des médias et des réseaux, dans le monde religieux, etc.). Bref, le sens le plus profond de l’institution est d’instituer la pluralité humaine, un monde humain et vivant qui soit véritablement un théâtre d’apparition mutuelle, un monde présentant la densité maximale des formes de vie compossibles.
Le véritable « politique » n’impose pas la sphère du politique comme la sphère des sphères imposant son ordre à toutes les autres. Mais il ne laisse pas non plus la logique du marché écraser les autres. Il sait que l’on a besoin d’un tissu foncièrement pluraliste d’institutions, qui sont comme le disait Ricœur des « médiations imparfaites » ; elles ne cessent de se compléter et de se corriger les unes les autres, et comme le disait encore Ricœur « il n’y a pas de tiers absolu » ni d’institution qui puisse prétendre tout englober. Attention : ce pluralisme n’est pas un blanc-seing donné aux plus forts qui trop souvent se croient les meilleurs, et pensent qu’ils seront toujours les plus forts… En tressant, en tissant la diversité, comme le raconte le Politique de Platon, il fait respecter la pluralité des tempéraments, des compétences, des sagesses, et jusqu’aux formes de vie les plus faibles. Et les grandes institutions qui exercent et concentrent le pouvoir ont besoin des petites institutions qui exercent une fonction pilote de vigilance, de rappel aussi aux choses essentielles, comme le faisaient le théâtre tragique dans l’antiquité grecque et les prophètes dans l’antiquité biblique.
Car les institutions ne sont pas seulement là pour nous protéger contre la brutalité et la violence. Elles ont pour fonction non moins importante de nous protéger contre le mensonge : et c’est pourquoi les institutions de la pluralité et de la liberté de la presse, des radios, des réseaux d’information et de communication sont essentielles, mais aussi la liberté d’expression d’associations et d’« observatoires » indépendants de l’État et susceptibles d’un regard critique. On peut élargir ces institutions à toutes celles de la culture et des arts, et bien sûr à la pluralité vivante des Églises et associations. Dans tous les cas, le danger surgit lorsque l’une de ces instances se trouve en position de domination excessive, ou parfois même de monopole exclusif de l’information. Le mensonge alors triomphe sans pouvoir être contesté. Et la violence tôt ou tard accompagne le mensonge, pour plier la réalité à son discours. Il me semble que Lionel Jospin avait ce sens aigu de la véracité qui consiste à tenter, avant toute action, avant toute parole, de prendre en compte le réel, de ne pas se le dissimuler, de ne pas s’en évader.
Cet éloge et portrait de Lionel Jospin en « politique » est évidemment tourné vers une époque qui n’est plus. Un quart de siècle est passé. La tentation terrible de la nostalgie serait de croire que tout allait bien alors, et que tout régresse, que l’humanité a maintenant gâché les chances qu’elle avait encore en 2000. Et pourtant l’exemple de Jospin devrait nous apprendre à résister à la terrible circularité entre la démoralisation et la dépolitisation. Il revient à nous tous de nous porter au secours non des institutions dévoyées et instrumentalisées par des réseaux mafieux, mais des institutions vives qui nous portent encore.


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