Un projet d’État fondé sur la mémoire du mal subi mais structuré autour de la domination d’un autre peuple, ne peut longtemps tenir sans fissures. Dont la plus évidente est celle où se loge la profonde crise spirituelle devant l’hérésie de prétendre à la justice tout en piétinant l’existence de l’autre, en détruisant ses vies, ses lieux et sa mémoire.
Cette chute n’est pas un effondrement, mais elle en porte la forme : celle d’une société qui s’effondre de l’intérieur, tels les royaumes que les prophètes de la Bible annonçaient voués à la ruine pour avoir confondu puissance et justice. Cette chute est lente, progressive, largement invisible pour ceux qui refusent de voir. Ce n’est peut-être pas la fin d’Israël, mais c’est incontestablement la fin d’une certaine idée d’Israël, celle d’un État qui pourrait simultanément être juif, démocratique, sûr et moral. L’histoire montre que maintenir ces quatre piliers ensemble finit toujours par faire vaciller l’un d’eux. Aujourd’hui, ce sont la démocratie et la morale qui cèdent — quand la la sûreté, longtemps érigée en pilier indiscutable, pose désormais question.
Israël ne se désagrège pas par pression extérieure, mais par implosion de ses propres contradictions. Un projet d’État fondé sur la mémoire du mal subi mais structuré autour de la domination d’un autre peuple ne peut longtemps tenir sans fissures. Dont la plus évidente est celle où se loge la profonde crise spirituelle devant l’hérésie de prétendre à la justice tout en piétinant l’existence de l’autre, en détruisant ses vies, ses lieux et sa mémoire.
Israël ne se pense pas d’abord comme une nation parmi d’autres, mais comme la réponse nécessaire à une blessure historique unique. Après des siècles de persécutions et l’abîme de la Shoah, il fallait un refuge, un « abri de nuit » comme le disait Theodor Herzl. Mais ce projet éthique s’est heurté d’emblée à une réalité : cette terre était déjà habitée, comme était déjà occupé le pays de la promesse sous Josué… L’édification d’Israël s’est donc construite dans une tension constante entre idéal de justice et pratiques d’exclusion.
La force s’est imposée comme outil, la violence comme nécessité. Et pour justifier cette contradiction, un récit s’est bâti : celui d’un petit pays menacé, refuge d’un peuple martyr, seul démocratique dans un environnement hostile. Ce récit a longtemps fonctionné, mais il s’épuise face à la réalité des faits : occupation, inégalités systémiques, discriminations.
« État juif et démocratique » : la tension contenue dans cette formule n’est plus soutenable. Ce qui voulait incarner un équilibre est devenu un oxymore. La loi du retour, la centralité des institutions religieuses, et la marginalisation politique des citoyens arabes ont créé une démocratie à géométrie variable.
La radicalisation politique de ces dernières décennies n’est pas une dérive : c’est l’expression d’une structure. Et dans ce contexte, la démocratie devient décor, rhétorique, outil d’habillage d’un nationalisme sécuritaire de plus en plus décomplexé.
Israël est l’un des rares États modernes, avec quelques régimes autoritaires ou post-coloniaux, où l’armée ne se contente pas d’assurer la défense : elle façonne la nation. L’armée occupe une place centrale dans le contrat social, dans la construction du prestige national. La colonisation devient alors un prolongement naturel : les territoires occupés sont des laboratoires de contrôle, de répression, d’expérimentation technologique. Les doctrines militaires elles-mêmes se radicalisent : usage de la force disproportionnée, ciblages automatisés, destruction massive d’infrastructures civiles. Ce ne sont plus des accidents de guerre, mais des stratégies assumées. Et la société s’habitue à l’exception, à la violence et à l’état de guerre permanent.
L’argument de la seule démocratie du Moyen-Orient, de la victime encerclée, de l’état d’urgence moral, ne convainc plus. Le monde voit, documente, juge. Le droit international se saisit de la situation : crimes de guerre, apartheid, génocide… Les sociétés civiles se mobilisent, y compris dans la diaspora juive. Le soutien occidental devient moins automatique, plus coûteux, plus ambigu. Ce que perd Israël, ce n’est pas tant ses appuis que la bataille du sens. Son récit s’use, son image se fissure, son aura morale s’éteint. Et avec elle, l’adhésion à un modèle présenté comme universel mais vécu, au quotidien par ceux qui le subissent, comme une réalité particulièrement oppressive.
Ce qui vacille aujourd’hui, ce n’est pas la survie d’Israël en tant qu’entité politique, mais la crédibilité éthique du projet israélien. Ce qui tombe, sous le poids de ses pratiques , c’est la promesse de pouvoir être à la fois refuge et modèle, protecteur et juste, fort et moral.
Mais cette chute peut être une chance. Non pour abolir Israël, mais pour l’arracher à lui-même. Abandonner la logique d’exception, reconnaître les fautes, faire place à l’autre, bâtir un espace commun. Il ne s’agirait pas de renoncer à Israël, mais d’en libérer la promesse. De faire tomber non l’État, mais l’illusion d’un État juste fondé sur l’injustice.
Et cela suppose une rupture : politique certainement, anthropologique sans aucun doute, mais avant tout spirituelle, une véritable révolution du regard. Une rupture qui ne concerne pas seulement Israël, mais aussi tous ceux qui se taisent, laissent faire, détournent les yeux ou s’abstiennent de s’indigner face à l’injustice. Tant que cette rupture ne se produit pas, la chute continuera. Et elle ne sera pas seulement celle d’un ordre politique ou d’un projet incohérent dans ses fondements mêmes. Elle sera celle de ce que nous appelons encore, par habitude ou par espérance, l’humanité.

