Croissance et progrès

Je commencerai par des propos polémiques rapides. Sachez que nous sommes réunis là, tous autant que nous sommes, pour parler de l’avenir de la planète, des réactionnaires, des grincheux, des anti-progressistes. Je songe au livre de Michel Serres C’était mieux avant, qui rappelle que notre passé, ne serait-ce que le passé récent, a été marqué par toute sorte d’atrocités, et que nous l’oublions vite ; je pense aussi à ce livre récent (paru en 2018) « Le progrès ne tombe pas du ciel » de David Amiel et d’Ismaël Emelien, de jeunes et brillants intellectuels, qui ont participé à la fondation d’En marche, nommés l’un et l’autre conseiller spécial du Président de la République, en 2017, et qui depuis ont quitté l’Élysée pour rédiger ce livre. Je me contenterai de lire simplement la quatrième de couverture de cet ouvrage : « Pays après pays, les électeurs font sortir la gauche et la droite traditionnelles de l’Histoire. Mais qu’y a-t-il ensuite ? Il y a les populistes, qui enchaînent les succès aux quatre coins du monde. Il y a aussi les progressistes, dont l’élection d’Emmanuel Macron est la plus belle victoire. »
Le progressisme tente de faire croire que la politique néolibérale qu’incarne Macron — mais les dirigeants européens, les dirigeants du FMI, les responsables politiques, républicains ou démocrates, aux États-Unis depuis Reagan au moins— soit la seule qui contribue au progrès. Or celle-ci est rivée sur la croissance, sur le taux de croissance de la production et des échanges. Et ce à un moment où les scientifiques du GIEC appellent de manière pressante à baisser drastiquement les activités contribuant à l’augmentation du CO2 dans l’atmosphère, autrement dit à freiner la production reposant essentiellement sur l’exploitation des ressources énergétiques fossiles, et à freiner la consommation… pour ne pas tomber dans les chemins, non d’un progrès, mais d’une régression, voire d’un effondrement contribuant à la mort de centaine de millions de gens qui ne pourront plus vivre dans des régions devenues inhabitables, à des déplacements massifs de populations dans des conditions dramatiques, et, pour la plupart d’entre nous, sinon pour tous, à la fin d’un confort matériel inconnu qui était inimaginable pour nos ancêtres.
Ne faut-il pas être aveugle pour parler de progrès et de progressisme en adhérant au mythe d’une croissance infinie dans un monde aux ressources finies et déjà surexploitées, ou à tout le moins en restant attaché aux valeurs du capitalisme ? J’entends par là la croyance en l’effet prétendument stimulant de la recherche du profit dans un climat de concurrence, qui pousserait à l’innovation, et contribuerait à la croissance des richesses dont toute l’humanité profiterait à terme — quand on voit par ailleurs que seule une minorité en profite, et que même si des classes moyennes ont vu leur niveau de vie augmenter dans les pays émergents, d’autres continuent de s’enfoncer dans la pauvreté et la misère, y compris dans les pays développés ; et qu’on sait surtout que l’humanité est confrontée à la menace de sa propre disparition sur la planète, ou du moins que ses conditions de vie à venir risquent d’être extrêmement difficiles, très loin du confort auquel au moins les peuples les plus riches se sont habitués : une « croissance verte » n’y remédiera pas.
Croissance et progrès ne font pas bon ménage, alors même que dans le langage, non seulement de nos économistes et de nos dirigeants politiques, mais du citoyen ordinaire, les deux notions sont censées aller ensemble. Comment a-t-on pu les associer, sous l’effet de quelle illusion ? Telle est notre question. Mais y répondre, c’est également interroger la notion de progrès. Michel Serres n’a pas tout à fait tort de récuser un pessimisme radical qui ferait complètement oublier les horreurs du passé. Et puis la dénonciation des aberrations du capitalisme doit-elle aller jusqu’à nier sa contribution – au moins partielle – à ce qu’on appelle le progrès ?
Mais qu’appelle-t-on justement « progrès » ? L’idée d’un progrès général de l’humanité est née principalement à l’époque des Lumières. En prônant par exemple la décroissance, renonce-t-on à l’héritage des lumières ? Certainement pas. Il faut donc penser séparément les notions de croissance et de progrès. Les interroger l’une et l’autre. Commençons par interroger la notion de progrès – la moins simple des deux.
1. De l’idée de progrès.
1.1. L’idée d’un progrès continu de l’humanité n’est ni antique ni chrétienne.
Progrès – du latin progressus – signifie étymologiquement « marche en avant », « avancée ». On parle ainsi des progrès d’une armée, des progrès d’une maladie, mais aussi des progrès d’un enfant dans son apprentissage, ou encore des progrès dans la réalisation d’un travail, ou bien des progrès d’une discussion. Ce n’est que depuis trois siècles seulement qu’on met en avant l’idée d’un progrès général de l’humanité, d’un progrès en termes de civilisation : l’homme aurait constamment progressé, au moins dans le domaine de la connaissance ou dans celui de sa domination de la nature. D’où parfois ce genre de remarques dans une discussion à l’encontre de ceux qui remettent les bienfaits de la technologie (par exemple de la maîtrise de l’énergie nucléaire) : « on ne va quand même pas revenir à la bougie », ou encore « on ne va pas revenir aux temps de l’homme des cavernes ». Autrement dit, même si l’utilisation de l’énergie nucléaire pose des problèmes qu’on ne nie pas, celle-ci irait dans le sens du « progrès »… Ce n’est qu’un exemple entre mille.
Quand on évoque la notion de progrès, sans autre précision, comme lorsqu’on dit « on n’arrête pas le progrès », on songe tout de suite aux progrès techniques, qui ont permis une amélioration du bien-être matériel des hommes indéniable depuis deux siècles ou aux progrès de la médecine, qui de leur côté ont contribué à une amélioration générale de la santé, comme en témoigne le recul de certaines maladies mortelles (poliomyélite, rougeole, diphtérie…), une baisse conséquente de la mortalité infantile, une meilleure hygiène : ces derniers progrès ne concernent pas seulement les pays riches. On peut mettre aussi en avant le progrès du droit (la fin de la peine capitale dans de nombreux pays européens, la fin des exécutions publiques en France par exemple, lesquelles existaient encore avant-guerre), le recul de la criminalité en Europe aussi ; le progrès de la condition féminine, qui est à la fois un effet des progrès de la médecine, avec l’invention de moyens contraceptifs efficaces et globalement sans effets nocifs sur la santé, et un effet des progrès du droit. On songe enfin au progrès considérable des connaissances ! Que savait-on de l’histoire de la terre et du vivant, avant le XIXe siècle, d’une histoire de l’univers depuis le big bang avant le XXe siècle, du mécanisme de la reproduction biologique, des constituants élémentaires de la matière et des forces qui les relient ?
Même si on peut nuancer et relever bien des ombres sur ce tableau rapidement dressé des progrès de l’humanité — surtout depuis ces dernières décennies de croissance incontrôlée qui s’est faite largement au détriment d’une grande partie de l’humanité, y compris en termes de santé et d’espérance de vie — il y a bel et bien eu progrès. L’expression reste néanmoins vague. On regroupe sous un seul vocable des progrès réalisés dans des domaines très différents (progrès en termes de droit, de santé, de connaissances, de maîtrise technique de la nature…). On n’a jamais employé le terme progrès pour l’appliquer à l’humanité entière avant une époque récente, avant, disons, les XVIIe et XVIIIe siècles. Il s’agit d’une idée moderne, qu’il convient d’examiner .
Dans l’Antiquité, on rencontrait bien l’idée que l’homme est sorti d’un état sauvage ou primitif pour entrer en civilisation. C’est ce qui ressort du mythe de Protagoras (attribué par Platon au sophiste Protagoras, dans le dialogue éponyme) : Zeus a confié à Épiméthée le soin de répartir équitablement entre les espèces animales leurs avantages et leurs défauts, leurs atouts et leurs faiblesses, de telle sorte qu’un équilibre se maintienne entre elles, et qu’aucune ne disparût (dit le texte en 321a) ; mais Épiméthée avait oublié l’espèce humaine. Prométhée répara la négligence de son frère, et eut l’idée de dérober à Héphaistos, le dieu forgeron, le secret du feu en même temps qu’il déroba à Athéna les secrets de son intelligence artisane. Moyennant quoi l’homme posséda les arts (les techniques), dont la maîtrise du feu était une condition, pour compenser son dénuement à la naissance relativement aux autres espèces animales. Dans toute une littérature — que ce soit chez les Tragiques ou les philosophes ou dans l’historiographie — on va retrouver cette idée que par l’art (technè en grec) l’homme va être à même de mieux maîtriser la nature ; or qui dit art dit éducation, et qui dit apprentissage d’un art dit progrès possible dans cet apprentissage, non seulement dans le temps d’une vie individuelle, mais aussi au cours d’une succession de générations, car les plus jeunes acquièrent le savoir des anciens, tout en étant à même de l’améliorer. Dès lors qu’on réussit à conceptualiser, comme le font les Anciens, l’opposition entre art et nature (technè et physis) on est à même de forger l’idée d’un progrès dans ce qui nous éloigne toujours un peu plus d’un état de nature primitif.
Mais les Anciens dans le même temps pensaient que la civilisation et ses arts (et artifices) faisaient s’éloigner les hommes d’un âge d’or primitif. Par exemple de la mythique condition des bergers d’Arcadie, qui auraient vécu heureux dans une saine sobriété. Ce que suggèrent aussi les poètes, tel Hésiode, c’est une dégradation progressive de l’humanité ; depuis la race d’or qui la constituait dans un âge mythique perdu, jusqu’à la race de fer en laquelle elle consiste aujourd’hui après être passée par le stade de la race d’argent et puis de la race de bronze. Platon pense de son côté l’histoire humaine — si tant est qu’on puisse employer ce terme moderne — comme un fatal déclin passant d’un âge heureux où une caste aristocratique régnait (aristos signifiant le meilleur) à une ploutocratie (ploutos signifiant la richesse) ; le comportement cupide des dirigeants éveille dans le peuple un sentiment d’injustice qui l’amène à se rebeller et à instaurer la démocratie, dont les désordres (du fait d’une trop liberté donnée aux individu) conduiraient à l’avènement de la tyrannie. On peut certes imaginer que l’histoire recommence, que les hommes se ressaisissent pour instaurer à nouveau une aristocratie — c’est un peu le sens de la République où Platon décrit la cité idéale en rupture avec le déclin à ses yeux de la cité athénienne — mais que se rejoue à nouveau, à partir de la renaissance d’une cité aristocratique, une lente et inéluctable dégradation.
Au fond, de façon générale, les Anciens pensaient l’histoire humaine de façon cyclique, à l’image de l’éternel retour des saisons, et de la révolution éternelle des astres. S’il y a progrès, il peut apparaître sur une période déterminée de l’histoire d’un peuple, sur une période déterminée d’une civilisation, avant que celle-ci ne décline et ne meure, et qu’éventuellement une nouvelle civilisation n’émerge, ne connaisse une apogée et ne décline à nouveau ; mais le progrès n’est nullement pensé de manière linéaire et continue sur une période indéfinie.
Nous, modernes, avons en effet tendance en revanche à penser l’histoire humaine de façon linéaire, sans doute sous l’influence du judéo-christianisme : l’histoire a un début — la Création — et une fin — l’apocalypse ou le jugement dernier. Certes, pour Hegel, l’histoire ne se fait pas de manière continue et tranquille : des civilisations meurent, de nouvelles naissent de leurs cendres, non sans violence et destructions, mais au bout du compte, elles se passent le relais de la Raison, si l’on peut dire, et elles tissent un fil continu sur fond de discontinuités, celui d’un progrès de l’Esprit — pour parler le langage de Hegel —, celui d’une marche progressive de l’humanité vers la réalisation de sa liberté (liberté par rapport à la matière et à la nature qu’elle réussit à dominer, et liberté par rapport à à ses instincts primitifs, permise par un progrès des institutions.
Mais ne confondons pas cette vision d’une histoire humaine allant vers plus de liberté, dont Marx héritera, avec les perspectives eschatologiques ouvertes par le christianisme Il y a même une ambiguïté dans la Bible : de même que pour les Anciens, l’histoire humaine peut représenter une sortie d’un âge d’or, de même Adam et Eve ont été chassés du jardin d’Éden, d’un paradis originel. Il y a chute, puis rédemption possible, perspective de salut, grâce. On peut certes interpréter ce début de la Création comme l’effet du don de la liberté que Dieu a fait à l’homme. Mais que le « péché » constitue le début de l’histoire humaine n’implique pas que celle-ci suive ensuite la voie d’un progrès continu des individus et des sociétés dans un lent processus de rapprochement avec Dieu, vers le Bien pensé par exemple par Kant sous l’expression « règne des fins ». La foi, la grâce constituent plutôt pour le chrétien un saut qualitatif que les individus et les peuples doivent sans cesse renouveler, plutôt qu’une étape s’inscrivant dans le progrès d’une marche continue vers le salut – à moins qu’on ne soit à la fois un philosophe des Lumières et chrétien comme Kant, ou bien à la fois marxiste et chrétien (ce qui n’est pas impossible), ou encore évolutionniste et chrétien, à la manière de Teilhard de Chardin. Mais la foi chrétienne n’implique pas que nous soyons meilleurs que nos ancêtres au regard de Dieu !
1.2. Émergence de l’idée moderne de progrès de l’humanité. Quel sens donner à cette idée ?
Dès lors, deux conditions doivent être réunies pour permettre de penser l’idée de progrès, telle qu’on l’entend généralement depuis le XVIIIe et XIXe siècle, telle qu’on en hérite au XXe et XIXe siècle au point de se réclamer du Progrès, pour défendre des politiques tant libérales que marxistes :
1. Penser l’histoire comme linéaire et non comme cyclique ; il s’agit d’une condition nécessaire mais non suffisante.
2. Penser cette histoire linéaire comme allant sans cesse vers une condition meilleure de l’humanité.
La notion de progrès appliquée à l’humanité entière — dans une marche continue —, on ne la trouve pas en réalité avant le XVIIe siècle. On la trouve par exemple chez Pascal, dans la préface du Traité du vide, à propos des progrès continus des sciences. Autant, nous dit Pascal, les animaux sont conduits par l’instinct et font parfaitement ce que la nature leur dicte de faire, sans qu’ils aient à conserver un savoir reçu susceptible de grossir avec les générations futures, autant l’humanité reçoit le savoir des ancêtres comme un legs à enrichir :
« Les ruches des abeilles étaient aussi bien mesurées il y a mille ans qu’aujourd’hui et chacune d’elle forme cet hexagone aussi exactement la première fois que la dernière. La nature les instruit à mesure que la nécessité les presse ; mais cette science fragile se perd avec les besoins qu’ils en ont : comme ils la reçoivent sans étude, ils n’ont pas le bonheur de la conserver » (…)
[En revanche] « par une prérogative particulière, non seulement chacun des hommes s’avance de jour en jour dans les sciences, mais tous les hommes ensemble y font un continuel progrès à mesure que l’univers vieillit, parce que la même chose arrive dans la succession des hommes que dans les âges différents d’un particulier. De sorte que toute la suite des hommes, pendant le cours de tous les siècles, doit être considérée comme un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement… »
Pascal, comme on sait, était un auteur chrétien. Il ne songeait nullement que les hommes progressaient par ailleurs dans le domaine de la moralité ou de la justice. Ses idées politiques étaient tout à fait conservatrices, la justice parfaite n’étant pas de ce monde. Vouloir réformer radicalement les institutions selon lui amène le pire, à savoir les guerres civiles. Le progrès des sciences n’implique pour Pascal aucun progrès moral, alors qu’à l’époque des Lumières les deux vont être pensés conjointement, comme nécessairement liés l’un à l’autre.
Pour qu’il y ait l’idée d’un progrès général de l’humanité, et non pas seulement un progrès dans l’acquisition cumulative de connaissances, il faut penser que l’humanité avance vers la réalisation de ce qui fait sa spécificité : sa nature d’être douée de raison, d’animal raisonnable, selon la définition d’Aristote. Dans les termes de Hegel que nous évoquions tout à l’heure, l’histoire humaine n’est jamais que le développement progressif de la Raison, la réalisation progressive par l’homme de son essence : or la Raison se développe tant dans le domaine des sciences, des arts, que dans celui de la moralité et du droit.
Référons-nous plutôt à Condorcet, penseur emblématique de la philosophie des Lumières, et plus simple à lire que Hegel. Dans son Esquisse d’un tableau des progrès historiques de l’Esprit humain, Condorcet retrace le long chemin que l’humanité a suivi, depuis la Préhistoire jusqu’à la Révolution française, dans le développement progressif de sa raison, laquelle raison doit être entendue à la fois

– comme faculté d’accroître les connaissances scientifiques, loin des mythes, des croyances religieuses et de tout un imaginaire entretenant les peuples dans la superstition ; et par la même occasion, comme faculté d’accroître sa domination technique sur la nature rendue possible par les progrès des sciences de la nature, comme le remarquait Descartes dont Condorcet est un fervent admirateur : « nous allons devenir comme maîtres et possesseurs de la nature », ce qui ne peut que contribuer à l’augmentation de notre bien-être comme de notre sagesse. Descartes n’emploie pas le terme progrès, mais on voit bien qu’il fut un des grands précurseurs de la philosophie des Lumières.

– comme faculté de poser des principes rationnels de moralité et de justice contribuant au progrès des institutions, dont la Déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen (commune à la Révolution et à la déclaration d’indépendance des États-Unis) est une magistrale illustration.

– Condorcet ajoutait à cela les progrès dans l’éducation et dans la mise au point des méthodes permettant d’user au mieux de notre raison et en multiplier les ressources – voire même les progrès naturels possibles de notre constitution organique et du développement de nos facultés – permettant un accroissement sans fin de nos lumières.
L’espèce humaine doit-elle s’améliorer, soit par de nouvelles découvertes dans les sciences et les arts, et, par une conséquence nécessaire, dans les moyens de bien-être particulier et de prospérité commune ; soit par des progrès dans les principes de conduite et dans la morale pratique ; soit enfin par le perfectionnement réel des facultés intellectuelles, morales et physiques, qui peut être autrement la suite ou de celui des instruments qui augmentent l’intensité et dirigent l’emploi de ces facultés, ou même de celui de l’organisation naturelle de l’homme ?
En répondant à ces trois questions, nous trouverons, dans l’expérience du passé, dans l’observation des progrès que les sciences, que la civilisation ont faits jusqu’ici, dans l’analyse de la marche de l’esprit humain et du développement de ses facultés, les motifs les plus forts de croire que la nature n’a mis aucun terme à nos espérances.
Remarquons au passage que l’expression « perfectionnement réel des facultés intellectuelles, morales et physiques, qui peut être (…) la suite (…) de celui (du perfectionnement) des instruments qui augmentent l’intensité et dirigent l’emploi de ces facultés » n’est pas sans faire songer aux progrès qu’on espère tirer des sciences cognitives aujourd’hui, sans même parler des fantasmes de ceux qui pensent augmenter nos capacités intellectuelles par les ressources de l’intelligence artificielle (à laquelle notre cerveau pourrait être connecté de diverses manières, par exemple),
Laissons cela, et remarquons trois choses :

– la première, c’est qu’il n’y aurait pas de terme à assigner à nos espérances : l’humanité entre dans une nouvelle ère où elle ne va cesser de progresser sur tous les plans (intellectuels, moraux, matériels), et ce d’une manière continue et indéfinie.

– la seconde, c’est l’idée d’une unité de la raison ; elle détermine à la fois les fins bonnes de la conduite permettant le bonheur, et les moyens de l’atteindre : les moyens matériels (du fait des progrès scientifiques et techniques, dont les penseurs des lumières donnent un aperçu dans l’Encyclopédie) et les moyens éthico-politiques (du fait du progrès des esprits dans la conquête de la liberté, qu’atteste l’avènement de la Révolution). Pauvreté matérielle et misère morale, bien-être matériel et bien-être spirituel vont ensemble, contrairement à ce que le christianisme a essayé de nous faire croire. En cela Marx est bien un héritier des lumières quand il pense que lorsque les hommes vivront dans une économie d’abondance, permise par la révolution technologique, mais équitablement répartie, ils n’auront plus besoin de se réfugier dans la croyance religieuse.

– la troisième, c’est que cette unité de la raison suppose aussi que, celle-ci étant commune à tous les hommes, les progrès introduits par les pays phares de la civilisation — La France, l’Angleterre… — ont une portée universelle. Écoutons plutôt :
Si nous jetons un coup d’œil sur l’état actuel du globe, nous verrons d’abord que, dans l’Europe, les principes de la constitution française sont déjà ceux de tous les hommes éclairés. Nous les y verrons trop répandus, et trop hautement professés, pour que les efforts des tyrans et des prêtres puissent les empêcher de pénétrer peu à peu jusqu’aux cabanes de leurs esclaves, et ces principes y réveillent bientôt un reste de bon sens, et cette sourde indignation que l’habitude de l’humiliation et de la terreur ne peut étouffer dans l’âme des opprimés.
(…) Il arrivera donc, ce moment où le soleil n’éclairera plus sur la terre que des hommes libres, ne reconnaissant d’autres maître que leur raison, où les tyrans et les esclaves, les prêtres et leurs stupides ou hypocrites instruments n’existeront plus que dans l’histoire et sur les théâtres ; où l’on ne s’en occupera plus que pour plaindre leurs victimes et leurs dupes ; pour s’entretenir par l’horreur de leurs excès, dans une utile vigilance ; pour savoir reconnaître et étouffer, sous le poids de la raison, les premiers germes de la superstition et de la tyrannie, si jamais ils osaient reparaître.
On peut mettre en doute cette unité de la raison : ce qui est techniquement ou scientifiquement rationnel est une chose, et ce qui est éthiquement ou politiquement raisonnable en est une autre. Il est clair que les progrès techniques peuvent aussi bien servir le mal que le bien, et que l’acquisition de ces progrès n’entraîne pas un accroissement de nos lumières quant au bon usage qu’on peut en faire. On mentionnera l’exemple bien connu de la découverte de l’énergie nucléaire au cœur de la matière, qui a permis l’invention de la bombe atomique et l’utilisation terrifiante qu’on a pu en faire à la fin de la seconde guerre mondiale. Tout progrès technique, de manière générale, est ambivalent et comporte son envers : un couteau sert à de multiples usages bénéfiques, comme il sert aussi à tuer. Accroître sa puissance est une chose, conquérir la sagesse en est une autre.
Il faut rappeler ces remarques banales, mais qu’un Rousseau, entre autres, a eu le mérite d’énoncer. Tout en étant un philosophe des lumières appelant à une réforme radicale des institutions, il mettait déjà en garde ses contemporains sur les prétendus progrès qui auraient été accomplis par rapport aux peuples dit sauvages qu’on avait découverts dans le Nouveau Monde, par exemple. En réalité, les Occidentaux ont mis en avant la notion de progrès de manière bien ethnocentrique, comme en témoignent les lignes de Condorcet ci-dessus ; il n’est pas sûr que leurs avancées aient la portée universelle qu’il croyait, et qu’on a cru au XIXe et encore au XXe siècle, pouvoir leur attribuer. Il est certain que les deux guerres mondiales ont jeté un sérieux doute sur cette valeur accordée à la notion de progrès et sur son idéalisation en Occident. Mais la période des Trente Glorieuses et de prospérité économique sans précédent qui a suivi la seconde guerre monde a pu donner de nouveaux motifs de croire au Progrès, avec un grand P — en particulier après la chute du mur de Berlin — et l’illusion d’une « fin de l’histoire » et du triomphe définitif du libéralisme sur la planète.
À vrai dire, l’avenir apparaît plus sombre que jamais. Nous avons hélas toutes les raisons de penser, à la manière des Anciens, qu’une civilisation touche à sa fin, et avec elle toute sa mythologie du progrès. Rousseau avait raison – et Lévi-Strauss, par exemple, ne manquait pas de le souligner : notre savoir dans notre rapport à la nature n’est pas supérieur à celui des indigènes d’Amazonie ou d’Australie, à bien des égards il lui est même inférieur, malgré toute notre science. Le risque cependant c’est que l’effondrement complet de notre civilisation n’entraîne la perte des progrès qu’elle a effectivement réalisés, par exemple dans le domaine de la connaissance. On ne peut manquer de faire le parallèle avec la chute de l’empire romain : songeons à la perte des acquis extraordinaires de la science hellénistique, plus ou moins préservés dans l’empire byzantin ou au Proche-Orient et dans le monde arabe médiéval, mais largement perdus en Europe occidentale, et au temps qu’il a fallu pour redécouvrir ces acquis à la fin du Moyen Âge et à la Renaissance. Que restera-t-il des progrès apportés par la civilisation occidentale quand celle-ci se sera effondrée ?
Car c’est aussi l’idée d’un progrès indéfini, tel que le pensait Condorcet, qui doit être remise en cause. Est-ce que cela a un sens de penser qu’on peut être indéfiniment plus sage ? On est sage ou on ne l’est pas. La notion de sagesse implique précisément la conscience de nos limites et de notre finitude. À l’opposé, on peut imaginer une croissance sans fin des moyens de dominer la nature, et d’acquérir des richesses matérielles… Imaginer seulement. Car précisément nous découvrons que la planète Terre a des ressources limitées, et que notre domination de la nature la détruit dans le même temps, et nous détruit donc, puisque nous faisons partie de la nature. On voit ici d’ailleurs comment la perspective d’une croissance sans fin de nos lumières et des moyens d’être heureux, telle qu’elle est énoncée par Condorcet, se trouve déjà en porte-à-faux avec l’idée d’une sagesse, comme discernement de la juste mesure, telle que la pensaient les Anciens et même encore Descartes, très imprégné de stoïcisme – puisque il se donne comme maxime de conduite (de « sa morale provisoire ») « de tâcher toujours plutôt à me vaincre que la fortune, et à changer mes désirs plutôt que l’ordre du monde ». Être maître et possesseur de la nature ce n’est pas sommer la nature de satisfaire à tout prix nos désirs. Cette sagesse représente une fin à atteindre qui, une fois atteinte, ni ne croît ni ne diminue.
Il est temps à présent d’analyser la notion de croissance

II De l’idée de croissance.
2.1. Vie et croissance, désirs et croissance.
La notion de croissance semble s’appliquer principalement au monde du vivant. On parle ainsi de croissance des plantes, du chêne qu’on a planté ou qu’on surveille, de la croissance d’un animal qu’on a vu naître, de la croissance d’un têtard qui devient grenouille, de la croissance d’un enfant, tout simplement. Toute croissance a une fin — dans les deux sens du mot fin : elle vise l’achèvement d’un organisme, et elle a un terme, au-delà duquel l’organisme décline et meurt. Mais la croissance peut concerner des phénomènes non organiques, comme la croissance (lente) d’une montagne sous des poussées tectoniques ou bien la transformation d’une étoile, peu avant sa mort, en une étoile gazeuse géante ou en une supernova…
Si on suit Aristote, toute croissance est quantitative. Aristote distingue le changement qui concerne une qualité d’un être (comme sa couleur, par exemple) et qu’il appelle altération (alloiôsis), du changement qui concerne une quantité dans un être (comme sa taille, par exemple) qu’il appelle croissance (auxèsis). Certes une croissance quantitative peut aboutir à un changement qualitatif (l’accroissement de la température d’un corps peut transformer son état, comme lorsque l’eau se transforme en vapeur). Mais une croissance quantitative peut s’opposer à un progrès qualitatif ; l’augmentation de richesses possédées par un individu n’implique pas des progrès en termes de sagesse ou de bonheur. Une chose est d’accroître son avoir, une autre de parfaire son être.
La notion de croissance en économie, et plus précisément dans une économie capitaliste, a peu à voir avec la volonté de produire des biens de qualité, puisqu’elle naît d’un désir immodéré d’accumulation. La production de biens et de services ne vise pas tant à procurer des biens et des services susceptibles de satisfaire des besoins, qu’à accumuler un profit dont cette production est le prétexte. Or, comme le rappelait Marx, le capitalisme vise la production principalement des valeurs d’échange et secondairement des valeurs d’usage, à savoir la valeur en argent de biens mis sur le marché, et non l’utilité de ces biens. Des biens inutiles peuvent donc être offerts à la consommation pourvu qu’ils rapportent à ceux qui ont eu l’idée de les créer et d’en susciter le désir.
Mais on peut objecter que la valeur d’usage reste subjective, et qu’il n’y a pas de valeur d’usage déterminable objectivement pour un homme, en dehors de ce qui est utile à la satisfaction de ses besoins animaux, puisque l’homme est précisément sorti d’une condition animale et qu’il est un être social, doué de culture et d’histoire ; par conséquent il attache de la valeur à ce qu’il désire au sein d’une société, et en fonction de ce qui est valorisé par la société, au-delà de la satisfaction nécessaire de ses besoins organiques. Il n’est peut-être pas utile, par exemple, de boire du coca cola – il vaut sûrement mieux de boire de l’eau saine pour étancher sa soif — mais il est sans doute agréable d’en boire. Cette consommation vise donc plus la réalisation d’un agrément, avec la part d’imaginaire qui entre dans cet agrément, que l’utile satisfaction d’un besoin réel. Si la production de coca cola participe à sa manière à la croissance,

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